MOUVEMENTS

 

« Carmelo Bene légitime ainsi la règle de sa mise en scène et le principe de sa propre dramaturgie : s’agissant de Shakespeare, vouloir le mettre en scène conformément au texte serait donc une erreur, en ce sens que la mise en scène irrécupérable d’alors est antérieure au texte définitif, quand ce dernier a figé en quelque sorte les variables des répétitions. Réimproviser aujourd’hui revient à éliminer les obstacles les plus accidentels qui nous empêcheraient d’accéder à ce qui nous concerne dans Shakespeare, mais aussi à nous débarrasser de nos habitudes quotidiennes pour nous rendre mieux vulnérables aux coups portés par une dramaturgie lointaine, donc contemporains à la violence comme à la douceur d’une humanité révolue. » (1) Plaisir d’offrir aux lecteurs de Mouvement ces mots inédits d’un immense artiste, Pierre Klossowski, qui résonnent tout particulièrement lorsqu’on assiste au Macbeth Kanaval, mené par l’Atelier hors champ. Une grande intuition de ce qu’est la scène, profondément. Sous le regard de Pascale Nandillon, les acteurs qui s’emparent des mots de Shakespeare ne prétendent pas mettre en scène l’histoire terrifiante de Macbeth, vénéneuse au point d’avoir la terrible réputation de porter malheur aux acteurs qui disent son nom. (Ce que les acteurs évitent de faire, à l’évidence – ils parlent de la pièce écossaise…). Les mots du vieux poète sont extirpés, attrapés comme des dépouilles fumantes. Ou des hallucinations qui reprennent vie et corps. Ou encore des insectes qu’on observe, décryptés dans une lumière froide. Des apparitions qui orchestrent des rituels obsédants. Entraînés dans la spirale du sang, Macbeth et sa femme perdent le sommeil. Quand il avait monté la pièce en 1996 au TNB à Rennes, Marc François (qui jouait le rôle titre) avait poussé cette intuition à bout : Macbeth est« un veilleur, irrémédiablement, érotiquement, passionnément attiré par le corps du sommeil des autres ». Il ne s’en remettra pas, Ni Macbeth, ni Marc François. On repense à lui, en écoutant les mots de Shakespeare traduits par André Markowicz, sans même savoir que la filiation est plus précise encore ; Pascale Nandillon a travaillé avec ce grand artiste, qui ne faisait pas les choses à moitié. Comme Macbeth.

Quels rapports avons-nous aux morts, les nôtres, les autres, les célèbres, les anonymes, les héros et les oubliés ? Sous les ruines d’un texte écrasant, écrasé du poids de son propre mythe, les acteurs de l’Atelier hors champ fouillent, exhument ses (beaux) restes, et ne s’embarrassent pas de sa prétendue autorité, pour jouer librement en écoutant « les coups portés par une dramaturgie lointaine ». Devant nous, ils prennent les coups, et rentrent dans l’arène. Celle-ci reste néanmoins assez abstraite, sans contour véritable, malgré des images d’archives venant d’un autre temps, d’une autre guerre. Parallèle fragile et sans vrai lien. Les mots de Shakespeare devraient suffire. Ou pas. C’est toute la question que pose Macbeth Kanaval. Un chantier passionnant accueilli par le Théâtre du Soleil, qui ne ferme pas ses portes, même si les Naufragés du fol espoir ont mis le pied à terre, après 306 représentations, à la Cartoucherie et partout dans le monde, jusqu’à Taïwan en décembre 2012.

 

Par Bruno TACKELS publié le 11 févr. 2013

 

1. Texte inédit publié dans le numéro 31 de la revue Mouvement (novembre 2004). © Denise Klossowski

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Texte de Denis Sanglard paru sur Un Fauteuil pour l'Orchestre / 27 mars 2013

    

Macbeth Kanaval est une descente hallucinée

 

Un lent et long cauchemar glacé que traversent cinq acteurs engagés corps et âmes dans cette folie implacable.

Pascale Nandillon racle l’oeuvre de Shakespeare qu’elle dépiaute jusqu’à en faire gicler les nerfs, jusqu‘à nous faire grincer les dents. Mise en scène à vif d’un texte et réflexion sur le pouvoir et l’hystérie sanglante où le meurtre est la règle. Expérimentation qui fragmente l’oeuvre et le concentre sur le couple infernal et royal. Pascale Nandillon opte pour un point de vue unique, celui de Macbeth et sa lente déréliction, sa chute inexorable, vertigineuse et lente. A travers ces deux là, les deux Macbeth, hystériques au sens premier, c’est aussi le pouvoir que Pascale Nandillon ausculte. Celui qui vous ronge et vous bouffe le cerveau, véritable came. Qui mène au meurtre où la raison n’est plus que lambeau brumeux. Hystérie du pouvoir, hystérie des corps c’est du pareil au même. Les corps sont tordus, tendus. Il y a dans le pouvoir un érotisme, une sexualité âpre que lady Macbeth porte en elle, crûment. L’acte politique, le meurtre, est masturbatoire. Retrousser ses jupes c’est aussi céder à la jouissance du pouvoir et du meurtre.

 

Fardés à la truelle, faces blanchies ou rougies, oripeaux sur le dos, trop larges ou trop étroits, les acteurs sont déguisés ostensiblement. Le pouvoir usurpé c’est un vaste carnaval où tout est cul par-dessus tête avant que l’ordre ne revienne. Nul pour un temps donné n’est à sa place. Encore moins Macbeth dont le couvre-chef vacille…Les acteurs sont des fantômes qui errent sur le plateau, choeur des sorcières parlant d’une voix, miroir éclaté du couple royal, chacun endosse ses costumes, pièces de bric et de broc, qui lui donneront provisoirement son rôle dans cette comédie sanglante des faux-semblants… Inversion des rôles, invention du rôle, nous sommes au théâtre. Les rôles changent, s’interpénètrent. Les acteurs ne sont plus que des mannequins un peu plus vivant sans doute que ceux qui parsèment la scène et que l’on vêt pour un banquet ou une bataille. Ils cernent, fantomatiques, le couple royal, l’enferment un peu plus dans sa folie…Lecture cohérente de l‘oeuvre où prime l‘ensemble, l’oeuvre, plus que l‘individu. Cette cohésion là est réussie. Et ce théâtre d’ombres sanglantes semble s’inventer sous nos yeux. Le jeu est sciemment dénoncé parce que l’enjeu est ailleurs. Ce qui compte n’est pas tant la forme ou du moins la forme seule qui ici ne peut exister qu’en corrélation avec le fond. La forme est mouvante, instable. Rien n’est stable d’ailleurs dans cette formidable création. Pas même les acteurs, le couple maudit, qui semblent toujours au bord de tomber. Il y a mise en abyme d’une chute, d’un pouvoir éphémère annoncé. L’intelligence de Pascale Nandillon n’est donc pas seulement d’interroger le pouvoir politique. Macbeth Kanaval est aussi une réflexion sur le théâtre et son histoire. Sur la forme à donner. La bande son est ainsi aussi importante que l’ensemble. Elle est également un élément réflexif, un questionnement archéologique, historique. Un contre point. Sont diffusées les versions d’Orson Welles, de Carmelo Bene (par ailleurs, si influence il y a elle est peut être à chercher de ce coté ci), Kurosawa. Et Apocalypse Now… Un choix audacieux que ce film mais intelligent. Ce que dit le Colonel Kurtz éclaire violemment cette mise en scène du pouvoir et de l’horreur. Une horreur légitimée. A ces voix se mêlent celles des acteurs. Voix du passé et voix du présent se répondent, assurant à l’oeuvre une continuité, une contemporanéité.

 

Pascale Nandillon et sa mise en scène s’inscrivent donc dans une lecture réfléchie et non purement littérale, illustrative et plate. La dramaturgie complexe et explosive donnée sur le plateau est d’une intelligence rare. Confus diront certains. Cette confusion est illusion. Le pouvoir est une vaste et sombre tragi-comédie, une farce. Un carnaval. C’est l’illusion de Macbeth qui crée ce théâtre d’ombre, ce carnaval grotesque. La confusion apparente n’est que la confusion de ce personnage perdu dans un entre-deux tragique. Sa désillusion sera sa fin. Ce que soulève Macbeth et que souligne Pascale Nandillon c’est la perte de sens de l’individu entraîné dans une spirale infernale où le meurtre appelle au meurtre, où les repères se brouillent et tombent les uns avec les autres. Macbeth met en scène sa folie, sa vie est un théâtre vidé de son sens. « Un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, ne signifiant rien ». On sort de cette création vidé, rincé mais avec la conviction tenace et ténu que quelque chose d’importance se joue là. Pascal Nandillon et ses acteurs offrent une belle et magistrale leçon de théâtre. Un théâtre intelligent, vif, réflexif. Et surtout, sans concession.

 

 

 

 

 

 

 

 

Texte de Willy Boy paru sur le blog Le Souffleur / février 2013

 

Fantaisies militaires : deux adaptations de “Macbeth” de Shakespeare

 

Dans Macbeth Kanaval, la voix circule comme le souvenir d’un mauvais rêve qui voile le réel. Elle relie les tableaux, menaçante, lancinante, c’est une voix qu’on ne comprend pas tout d’abord, qui s’éloigne puis se rapproche, comme un filon ténu que Pascale Nandillon ne force jamais à voir la lumière : ainsi l’or se protège-t-il du soleil, et brille, seul et fort, dans sa propre nuit.

 

L’esthétique de ce Macbeth Kanaval, ce pourrait être l’aventure du tournage d’un film, celui d’Apocalypse Now, par exemple, qui faillit ne jamais voir le jour, enchaînant les catastrophes humaines et les colères de la nature. Ce pourrait aussi être le film que le général Macbeth construit dans son esprit pour justifier son crime. C’est une esthétique héroïque, ancienne, asiatique, faite de morceaux collés d’images, de matières. Des films en noir et blanc de Kurosawa passent et repassent comme des mantras, des gramophones crachent des discours. Les personnages se changent et se maquillent à vue, pris peu à peu dans la folie d’une histoire qu’ils croyaient maîtriser, fous d’avoir cru à leur propre héroïsme. L’histoire que les personnages se racontent, n’est qu’un prélude à un dénouement beaucoup plus grands qu’eux.

 

Et c’est à la fin que la voix du colonel Kurtz sort triomphalement de terre, éclatant à la vue de Macbeth en la personne d’un ennemi venu pour le renverser. Mais cette voix, ce n’est pas une personne, ce n’est pas un destin humain, c’est la voix même de la bataille et des mouvements secrets du monde, qu’on pourrait relier peut-être aux mouvements de la forêt humaine qui apparaît en haut de la colline, donnant ainsi raison à la prédiction des trois sorcières. La fin est terrible, la déchéance totale, et Macbeth, passé au fil du spectacle de héros de Kurosawa à clown sordide, se voit obliger de jouer, pathétiquement, sa dernière scène. Il se soumet finalement à l’histoire qu’on a raconté pour lui. Il en découvre le dénouement avec horreur.

C’est à cela qu’est réduit son héroïsme : le courage est finalement obligé de prendre un masque de clown pour s’exprimer. La fin de Macbeth explose comme un soleil noir.

 

 

 

 

 

 

 

Texte de Marie Plantin paru sur Premiere.fr / mars 2013

 

Surnommé « La Pièce écossaise » pour éviter de prononcer son titre porte-malheur, «Macbeth » est une tragédie « pleine de bruit et de fureur », le récit hémorragique de meurtres en cascades générés par l’obsession insensée de s’élever toujours plus haut dans les sphères du pouvoir, une pièce aux fulgurances poétiques dignes des plus belles tournures shakespeariennes. Une descente aux enfers implacable et fatale qui accumule dans son sillon les cadavres et les stigmates de la culpabilité. « Macbeth » est un monument de littérature, un défi théâtral maximal. Une épreuve que peu de metteurs en scène osent traverser. Pascale Nandillon s’y est confrontée avec bravoure, s’est emparée de ce matériau infernal à pleines mains pour en faire un spectacle dense et rare, rituel macabre et carnavalesque d’une beauté pétrifiante, sublime et terrifiante. Nourri de références cinématographiques (Kurosawa, Coppola, Carmelo Bene, Orson Welles), servi par les superbes créations sonores et scénographiques de Frédéric Tétart, son « Macbeth » n’est pas sans rappeler le théâtre de Peter Brook et d’Ariane Mnouchkine mais dégage une vraie singularité, une vision unique et authentique. Pascale Nandillon modifie le déroulé du récit, se réapproprie la chronologie de la pièce pour créer des échos nouveaux, imagine un poème dramatique au long cours, une cérémonie funeste et flamboyante. Un théâtre d’images et de verbe. Elle créé sur la scène un espace global où tout se joue à vue, où accessoires et comédiens sont livrés en permanence au regard du spectateur, présents comme s’ils avaient toujours été là, sans début ni fin. Prêts à plonger éternellement dans la répétition cyclique des actes qui précipitent Macbeth et sa Lady dans l’abîme psychologique des condamnés à ne jamais vivre en paix. Sur un plateau immense réparti en zones éparses, dessinant une géographie scénique complexe et passionnante, traçant les différents territoires du drame, tantôt isolant, tantôt réunissant les personnages, les cinq comédiens, aux présences paradoxalement terriblement terriennes et fantomatiques à la fois, tragiques et grotesques, se passent le relai des rôles en une mascarade inspirée du carnaval haïtien (qui donne son titre au spectacle) - rite collectif magique ravivant les figures des morts -, un défilé de pantins sans âge, ballet d’apparat et de rôles usurpés, ronde de masques grimaçants. Ils s’habillent et se griment à vue en des scènes transitionnelles fascinantes. Leurs voix s’entremêlent parfois en un choeur d’outre-tombe ou s’élèvent, solitaires, telles des plaintes mélodiques et douloureuses. Entre rêve et cauchemar, ce « Macbeth Kanaval » palpite d’une beauté crépusculaire incandescente d’une portée bouleversante et témoigne d’un geste théâtral affirmé, d’une ambition artistique évidente et réussie.

 

 

 

 

 

 

Texte de Sandrinne Gaillard paru sur Froggy's delight / mars 2013

 

"La vie est une fable pleine de bruit et de fureur qui ne signifie rien": tel est le constat d'un Macbeth accablé à la fin de la pièce de Shakespeare.

Écrasé par la prophétie des trois sorcières qui l'annonce roi sans descendance, il subit son destin: il est couronné Roi. Elles prédisent à son ami Banco que ce sera lui qui engendrera les futurs rois.

D'une vie d'harmonie, de camaraderie, de vassal, Macbeth bascule dans l'horreur des homicides, de la paranoïa, de la folie. Sa femme est une araignée qui lui grignote l'esprit.

Assoiffée d'ambition, sans scrupules elle refuse le futur de la prophétie des sorcières. Elle maquille la folie naissante de Macbeth, heurtant sa virilité vacillante. Macbeth n'a pas, il est vrai, le charisme des souverains qui se croient Dieu sur terre... il est un pauvre pantin perdu, qui se prend en pitié, un halluciné qui ne dort plus.

Pascale Nandillon crée une mise en scène qui s'inspire du kabuki, théâtre japonais : les costumes de lourdes étoffes, les maquillages de craie blanche, les corps à corps des deux comédiens Serge Catellier (Macbeth) et Alban Gérôme (Banco).

Une sorte de dévoilement outrancier des ressorts du pouvoir, des femmes -sorcières qui tiennent les vies des mâles dans leur ventre. Elle met autant en avant la tempête des combats politiques que la fureur des corps traversés.

Ce spectacle en tension est servi par des comédiens (Séverine Batier, Serge Catellier, Alba Gérôme, Myriam Louazani, Sophie Pernette) qui incarnent au plus près de la peau la folie des personnages de Shakespeare qui oscillent entre majesté et défaite avec une même démesure.

La proposition de Pascale Nandillon aurait probablement gagnée à être resserrée sur le travail des comédiens, en évitant certaines répétitions. "Macbeth Kanaval" n'en gronde pas moins, des échos des tyrans tombés de l'histoire contemporaine.

© Atelier hors champ