Le verso des images (création automne 2022)

Suite note d'intention

L'image tactile : le Regard-Peau

 

             Et si nous inversions pour un instant la question du handicap ? 

          Et si, dans notre monde où la sensation, saturée d'images et aveuglée par des écrans sans profondeur de champ, les non-voyants pouvaient nous guider dans un autre état de présence aux choses ?

             La multiplicité des dimensions perceptives n'est-elle pas justement ce que tout plateau de théâtre travaille ? 

             Qu'est-ce que voir ? De quoi est constitué notre sentir ? A quoi est-il éduqué ?

 

          Les non-voyants, congénitaux ou non, font preuve d'une capacité extraordinaire de reconstruction de la perception. Certains chercheurs ont appelés "Regard-Peau" cette grande plasticité perceptive qui naît "grâce" et "à cause" du handicap : elle se traduit par une capacité à être informé de détails extrêmement délicats, rendant tout le corps immensément sensible et poreux à des variations indicibles pour les voyants. La peau devient alors une véritable surface d'inscription de la vision, d'une vision à fleur de peau.

 

« Je crois que je peux vous expliquer ce que c'est que le toucher. Quand vous touchez un pétale de rose sans voir, il y a du velours, du parfum, et je vois une couleur. C'est ça quand on touche une fille qu'on aime.» (Omar)

 

 

Au-delà du handicap et sans ignorer la souffrance et l'exclusion qu'il peut générer, nous voyons de l'espoir dans d'autres manières d'appréhender une réalité qui ne soit pas soumise au monde des images et à leur domination. Il y a de l'espoir dans la capacité des personnes non-voyantes à vivre autrement les dimensions de la vitesse, de l'espace, du temps, du corps, du toucheŕ et de ses tabous.

 

« Je ne sais pas comment expliquer, quand les gens me regardent je le sens dans mon corps. » (Tony)

 

« La peau, c'est ce que j'ai de plus précieux (...) Je sens tout, et même le danger (...) et même si tu es derrière mon dos, je vois ce que tu fais ». (Omar)

 

« Moi je crois que le parfum est comme quand j'entends une poésie. » (Michel)

 

« Je ne sais pas comment mais j'ai toujours une impression de la couleur. Je ne sais pas comme toi ce que c'est la couleur. Mais si j'ai touché́ ou entendu, je garde une impression. Ce n'est peut-être pas la couleur pour toi, mais pour moi oui. » (Omar)

 

« Je peux te dire que la couleur de ta peau est comme la mienne, me dit Omar. Je regarde et c'est effectivement le cas. Comment le sais-tu ? ai-je répondu ; - Parce que tu penses comme moi », m'a-t'il rétorqué́.

 

« Quand tu lâches ma main, c’est comme si tu t’éloignais à des milliers de kilomètres » (Le pays du silence et de l'obscurité / Werner Herzog

 

           Comment transposer pour les yeux des voyants cette profondeur et cette vitesse du  ? Comment redonner au spectateur la possibilité de faire naitre sa propre vision, depuis la nuit du plateau ? Comment parler à deux perceptions si différentes, simultanément, le temps d'une représentation ?

 

            Notre spectacle est une composition sonore, musicale et immersive pour les non-voyants et également une composition sonore et visuelle pour les voyants, partagée par les enfants et les adultes voyants et non-voyants.

Le point d'intersection et de transcendance est peut-être l'instant où l'information se mue en musique...

C'est donc un spectacle à l'usage de la perception ; nous croyons essentiel, avec les enfants et les adultes d’aujourd’hui, assaillis d’informations et d’images, de la remettre ensemble à l'ouvrage, d’accueillir d’autres dimensions du monde.

 

 


 

 

 

 

Credit photo : Atelier Hors champ

Espace et dispositif

 

            Il faut fouiller dans toutes les matières scéniques, palpables ou invisibles, pour recomposer, comme Louis Braille, une autre façon d'entrer en contact. Au travers des enjeux de l'histoire de Louis Braille, des étapes de son apprentissage sensoriel du monde, nous proposons une expérience immersive, sonore et visuelle partagée par les enfants et les adultes, aussi bien clairvoyants que malvoyants ou aveugles.

 

               Sur scène, le récit et les dialogues sont portés par deux comédiennes : l’une qui porte le récit, la description et la parole de plusieurs voix du texte, l’autre, celle de Louis Braille. Elles font vivre les figures du texte, les objets, les matières et font évoluer la topographie du plateau.

 

Une transposition picturale et sonore des événements du récit est portée par une tierce personne travaillant en direct.

 

              Entre plusieurs tables disposées à angle droit, des allées permettent des circulations. Ces tables construisent différents plans, du proche au lointain, creusant la profondeur de champ. C'est cette topographie mentale, sorte de petit labyrinthe, que les comédiennes arpentent. Elles deviennent surfaces de projection des espaces-temps de l’histoire et tables de travail où les expériences sensorielles se font, où les acteurs manipulent les objets, fabriquent un gros plan sur le travail des mains et du toucher, révèlent un relief ou une matière, produisent un son concret...

Par un jeu de découpes, de petites sources et de sources Leds directement intégrées aux éléments du plateau, la lumière isole les différents sites, participe à la construction narrative et perceptive du spectacle, crée des focales sur les corps et les objets. La perception non-voyante fait travailler l’écart entre le fragment (ce que la main peut toucher) et la sensation d’un infini (l’espace non-arpenté par le corps).

 

           La palette graphique permet de vidéo-projeter des dessins réalisés en direct, d'éclairer et de faire travailler l'espace et les éléments de scénographie, les corps. Elle construit délicatement la continuité du geste de Braille, nous restituant en quelque sorte la sensation de son toucher, en illuminant et en colorant les objets qu'il effleure ; pour un non-voyant, l'appréhension et la reconnaissance d'un objet se fait principalement par le toucher de ce qui est à portée de main. Souterrainement une connexion se construit entre Louis Braille creusant à l'aveugle une écriture tactile et l'activité manuelle de ces tracés lumineux vidéo-projetés ; ces tracés font aussi apparaître, au fur et à mesure du spectacle, une cartographie de signes, de trajectoires et de leurs mémoires sensibles.

 

           L'ouïe est le premier trait d'union entre voyants et non-voyants. Le son et l’écho-localisation est aussi ce qui permet aux personnes aveugles, avant toute autre perception, de s’informer et de se mouvoir.

Les sons et la musique, la proximité des voix amplifiées des comédiennes, la spatialisation, fabriquent un espace acoustique immersif. A la saturation du son répond parfois la vibration de la couleur et de la lumière, avant qu'ils se dissolvent dans le noir et le silence du plateau, dans le bain de la nuit où les visions naissent.

«  Ecrire, c'est dessiner une porte sur un mur infranchissable et puis l'ouvrir... » 

                                                                                                                   Christian Bobin

Le texte - historique d’écriture - écriture de plateau

 

            « Nous écoutons les voix : comment la personne parle, ce qu'elle dit..., Si elle s'agite beaucoup, si elle est calme, gaie ou triste…, nous écoutons ce que les autres disent d’elles… en réalité nous passons tout notre temps à vous imaginer » (paroles d'ateliers / Jean-Yves)

 

            « Pour moi, une voix dans l’espace est comme un sémaphore sur lequel on aurait posé une bouche » (John Hull – Vers la nuit)

 

           C’est par le texte pour enfant « Louis Braille, l’enfant de la nuit » de Margaret Davidson que nous avons découvert l’histoire poignante de Louis Braille.

            Nous avons cependant choisi d’adapter le récit épique de Louis Braille en repartant d’une écriture originale s'articulant avec le travail du plateau tout au long des répétitions, de nos rencontres et de nos recherches dramaturgiques - naviguant entre fiction et documentaire, scènes dialoguées inspirées de l’histoire réelle de Louis Braille.

           En dialoguant avec des personnes non-voyantes, en partageant régulièrement des étapes d’écritures et de répétitions avec elles, en consultant des témoignages, des recherches, des documentaires…, nous voulions nous approcher au plus juste de ce que pouvait être la perception sensible d’un aveugle, pour construire la parole intérieure de l’enfant puis de l’adulte Louis Braille. Nous souhaitions aussi vérifier de quoi les personnes non-voyantes avaient besoin pour reconstituer (imaginer) les évènements du plateau.

              Nous avions besoin d’une langue qui vienne chercher les sensations du spectateur, qui construisent le parcours sensible de la figure de Braille, sa conquête progressive de l’espace et du savoir.

            Nous avons fait le pari d'une partition textuelle et musicale qui fabrique un trait d'union entre nos perceptions différentes du spectacle – comme dans un livre sonore. Le fil narratif porté par la narratrice est à la lisière d’une audio-description que nous croyons suffisante pour suivre les actions sensibles et les évènements scéniques.

          Nous souhaitions enfin intégrer à l’écriture une dimension historique : partager avec les enfants ce moment où, dans une conjonction extraordinaire, Valentin Haüy, puis Louis Braille, ouvrent durablement la voie la l’émancipation des personnes non-voyantes : une époque de bouillonnement  qui voit émerger en moins de cinquante ans le décryptage de la pierre de Rosette par Champollion, la naissance du Braille, celle du Morse, du Télégraphe, d’une multiplicité de codes et de signaux… un intérêt profond pour l’apprentissage des langues étrangères, la quête incessante d’un langage universel nourrie des idées humanistes des Lumières et de la révolution française.

            Nous nous devions de considérer la longue histoire des écritures et des signes, le besoin des hommes d’inventer des moyens de communiquer et la menace incessante qui pèse sur les livres, les écritures et l’accès au savoir.

Nos visites à l’Institut National des Jeunes Aveugles (INJA) et à l’Association Valentin Haüy (AVH) de Paris, qui nous ont chaleureusement ouvert leurs archives, sont venu compléter nos connaissances et lever des incertitudes historiques.

            

 

         Deux voix s'entremêlent : la voix de la narratrice, qui déroule un Abécédaire qui rythme les étapes et les thèmes du récit, évoque la grande histoire, décrit aussi certaine action du plateau, prend en charge une multiplicité de voix qui dialoguent avec Louis Braille (ses parents, la petite Rose, les différents adultes rencontrés sur sa route, ses amis à l’Institut…) et celle de Louis Braille, qui alterne entre sa parole intérieure, ses sensations et les scènes dialoguées.

            Le texte est entrecoupé de questions que la narratrice pose à Louis, à nous, au public ; elle regarde Braille agir, tisse autour de lui le fil invisible et bienveillant qui l’accompagne, le veille et borde le vide et l’obscurité tout au long du récit.

           La partition sonore prend en charge le paysage, les sons concrets, souligne ou soulève les moments du texte grâce à la musique, se mêle aux voix amplifiées des comédiennes. Dans le tissu de cette partition sonore, le violon de Louis Braille s’élève parfois et libère un chant…

Dans la continuité

          Après les écrits d'Annette Libotte, nous poursuivons notre exploration de ce qu'est l'invention d'une langue : la manière unique dont elle s'articule à partir du corps et des nécessités de celui qui l'invente. Chez Annette, comme chez Louis Braille, quelque chose résiste, obstinément, cherche l'Autre, ré-invente un point de contact.

 

Avec ce nouveau spectacle nous projetons d'initier un diptyque qui se poursuivrait avec l'histoire d'Helen Keller : née aveugle et sourde, elle sortira de son monde doublement clôt et de son immense colère grâce à une jeune enseignante qui l'initiera au langage par le toucher puis consacrera sa vie à l'accompagner.

De cet irrémédiable besoin d'un autre être humain à ses côtés pour être en relation avec le monde, Helen Keller concevra un engagement infatigable auprès de tous les combats politiques, sociaux et féministes de son époque...

 

Données générales techniques

 

Espace de jeu pressenti : 8mx10 m plateau, encadré par un dispositif tri frontal plongeant et proche du jeu (jeu de plain-pied et spectateurs sur scène sur gradin).

 

Lumière et vidéo-projection en accroche au-dessus de l’aire de jeu.

 

Système de restitution sonore multipoint (spatialisation) à partir de petites sources (8-10-12 pouces) pour diffusion sonore, musicale et voix plateau.

 

5 personnes en tournée (3 single, 1 double).

Transports décor et équipe depuis Le Mans (72 )


 

Toutes les citations sont extraites de la thèse de Mounir Chalhoub « Images du corps et relation d’objet : étude appliquée aux aveugles de naissance (18 /21 ans) » / Psychologie Université Paris-Nord - Paris XIII, 2014.

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