Dossier artistique

 

Forces. Eveil, L'Humanité

un tryptique de textes d'August Stramm

 

 

Les interprétations et chorégraphies de Vaslav Nijinski (1889-1950), danseur russe d’origine polonaise ont bouleversé l’histoire de la danse. Etoile des ballets Diaghilev, il parcourt le monde et épouse en 1913 une jeune danseuse hongroise Romola de Pulszki. Mais sa santé mentale se détériore bientôt. Entre janvier et mars 1919 il écrit son journal avant d’être définitivement interné ; il a vingt-neuf ans. Ses Cahiers paraîtront dans une version expurgée en 1936, ils ne seront publiés dans leur intégralité qu’en 2000.

 

 

Tourner, raboter, creuser la langue

 

 

Théâtre et poésie d’August Stramm

 

Je suis assis dans un trou appelé abri ! fameux ! Une bougie, un fourneau, un siège, une table. Tout cela conforme aux temps nouveaux. La culture du XXe siècle. Et au-dessus, ça crépite sans interruption ! Clac ! Clac ! Scht zoumm ! C'est l'éthique du XXe siècle. Et à côté de moi quelques lombrics sortent de la paroi en se tortillant. C'est l'esthétique du XXe siècle.

Lettre à Nell et Herwarth Walden, (Chaulnes) le 5 (mars) 1915

 

August Stramm (1874-1915), dramaturge et poète allemand, commence à écrire dès le tournant du siècle. Inspecteur des postes à Berlin, il ébauche son œuvre théâtrale en 1909. Ses premières pièces (Le Sacrifice, Le Mari, Les Stériles) ne trouveront pas d'éditeur dans un premier temps. Son éclosion poétique se situe vers 1912. Il fait la connaissance, en 1914, de Herwarth Walden, chef de file de l'avant-garde expressionniste, dirigeant la revue Der Sturm, qui lui permettra de découvrir notamment les manifestes futuristes, les textes de Kandinsky. August Stramm écrit Rudimentaire, Éveil et travaille à une autre pièce, Forces, lorsqu'il est enrôlé en août 1914. Il combat dans les Vosges sous le grade d'officier d'infanterie. Cette période de guerre est une intense période créatrice durant laquelle il est très soutenu par Walden qui publiera toute son ouvre. En quelques mois, il écrit et finalise les poèmes Toi, L'Humanité, Gouttes de sang, le monologue Le dernier et les trois pièces Forces, Éveil, Destinée. Il participe à la guerre des tranchées en septembre 1915 où il mourra dans les marécages de Rokitno.

 

Pour présenter brièvement l'œuvre d'August Stramm, nous citons ici les traducteurs Huguette et René Radrizzani dans leurs très riches postfaces des œuvres d’August Stramm 1. “Dans ses poèmes Stramm veut saisir, de manière immédiate, le "phénomène", le réel dans son unicité. Il y parvient en se libérant de la syntaxe et des habitudes du parlé qui imposent un carcan conventionnel à la pensée. En cela, Stramm est un expressionniste. (…) Mais Stramm, dans sa démarche radicale, va plus loin et remet en question l'instrument même de son art : la langue et ses structures. Comme l'écrit Döblin : "Personne n'a poussé l'expressionnisme aussi loin dans la littérature : il tournait, rabotait, creusait la langue jusqu'à ce qu'elle se plie à sa volonté.” Cette tentative d'une langue qui devient expérience - poème qui n'est plus communication mais communion - s'exprime formellement, selon les traducteurs par une valeur expressive des sons, par des synesthésies de sons, couleurs, parfums, et significations qui se répondent ; par un vocabulaire qui tend à se réduire uniquement aux racines (spécificité de la langue allemande) ; par la création de néologismes ; par l'importance capitale du rythme et des sonorités ; par l'emploi exclusif du temps présent afin de saisir l'instant en devenir.

 

À propos de la traduction, Huguette et René Radrizzani notent qu'il s'agit de "transposer le mieux possible l'équilibre organique entre signification et musique". Enfin, ils nous invitent à lire ces textes à voix haute…

 

Un triptyque

 

Nous sommes enterrés vivants et respirons et sommes contents. Et au-dessus de nous le destin se déchaîne. (…) Tout est à l’affût, heureusement le temps est sec. Et la nuit les étoiles quand on regarde hors des trous, fabuleux ! Et les sifflements furieux ! (…) As-tu un jour vécu un orage sous un soleil radieux ? (…) Ça roule, tonne, siffle, gronde, feule tantôt tout prêt tantôt au loin.

À sa femme. Dans les tranchées (Chaulnes) le 4 février 1915

 

Nous souhaitons élaborer un triptyque à partir de trois œuvres d'August Stramm. Il serait composé, dans l'ordre, de la pièce Forces, puis de la pièce Éveil et enfin du poème L'Humanité.Tant au niveau social, historique, qu'au niveau intime, psychique, quelque chose gronde, menace dans ce triptyque que nous souhaitons agencer, comme l'on monte plusieurs plans au cinéma.

 

Forces 2 est un quatuor dans lequel deux couples LUI, ELLE (mari et femme), L'AMI et L'AMIE, se séduisent et s’entre-déchirent jusqu'au paroxysme du duel, de la mutilation, du suicide. Après avoir acculé les deux hommes au duel, ELLE défigure l'AMIE et se suicide sur le corps de son mari. ELLE, tel un "personnage-symptôme", est agie par la violence des mots, des mouvements invisibles. Elle est le révélateur des pulsions de mort qui œuvrent dans chacun des personnages de ce quatuor. Forces organise minutieusement l'impossibilité de comprendre qui est agi par qui, par quoi. Chaque personnage pourrait être l'intendant du meurtre.

 

Le hors champ menace et hante l’aire de jeu. C'est toujours au-dehors qu'a lieu l'acte : l'adultère, le meurtre. Les personnages sont régulièrement happés par les forces obscures du parc. Ils entrent, sortent, entrent à nouveau chargés de ce qui s'est dit et fait à l'extérieur, dans la nuit. Des répliques, comme des motifs obsédants – “toi“ ; “moi” ; “qui” ; “nuit” ; “clair de lune” ; "brûlure" ; “pourriture”… - circulent d'une voix à l'autre, d’un inconscient à l’autre, rebondissent d'un corps à l'autre du quatuor. Dans un jeu d'écho et de miroir, une phrase souterraine s’écrit tout au long de la pièce, comme un monologue morcelé peuplé de voix qui porterait les thèmes romantiques de la mort.

 

ELLE (ses doigts jouent avec des feuilles).

VOIX D’AMI (rit). couverte

VOIX DE FEMME. (exubérante). de feuilles !

ELLE (balaie les feuilles du rebord de la fenêtre vers l’extérieur, d’une voix sèche, dure). fanées ! fanées !

VOIX D’AMI (rit). enterrée !

ELLE (agitée). non… non… non…

 

(…)

 

AMI (se retourne et regarde). tu te bats pour qui ? 3

LUI (s’arrête, épuisé) oui

AMI (met les mains dans ses poches ; avec indifférence). oui

LUI (sort en toute hâte).ELLE (s’affaire à la fenêtre). qui ?

AMIE (assise à la table, lève son verre). que demandes-tu ?

ELLE (élude). tu as soif après ta chevauchée ?

AMIE (acquiesce et boit).

ELLE (constate). oui ! c’était le verre de mon mari

AMIE (effrayée, pose le verre).

ELLE (s’affaire, se retourne et regarde dehors).

AMIE (sursaute). qui ? qui ?

ELLE (tourne, la tête et la regarde). à qui penses-tu ?

AMIE (effrayée). je… je…

ELLE (appelle dans le parc). eh, mon homme

AMIE (bredouille, muette d’étonnement).

LUI (dans le cadre de la porte du parc). qui m’appelle ?

 

Tout ce qui traverse les corps des personnages en présence est relié à ce dehors invisible, fantasmatique dont proviennent parfois des bribes de paroles. Cette tension avec le dehors entretient, chez le personnage de ELLE, un questionnement permanent sur le mensonge et la vérité. La violence de la mutilation faite par ELLE à l’AMIE à la fin de la pièce, exprime cette folie de vouloir faire taire ce qui affleure de l’inconscient dans le langage. En lui coupant les lèvres, ELLE mutile le langage à jamais. Le personnage de ELLE est peut-être celui qui brûle de cette connaissance intime… que l'inconscient ne ment pas.

 

Lambeaux de vaudeville à quatre voix… Quelque chose du drame bourgeois et du monde qu’il représente se délite, aiguisant les failles intérieures jusqu’à l’issue tragique. Cette mascarade en huis clos ne peut plus contenir ce drame de l’être et les forces souterraines qui l’agissent. Au delà du parc qui entoure ce salon bourgeois grondent peut-être la guerre, le peuple et l’époque à venir.

 

Éveil 4

Un lit dans une chambre d’hôtel, un couple, LUI et ELLE. La femme se réveille. L’homme, en ouvrant la fenêtre, fait tomber un pan de mur qui ouvre une brèche sur le dehors et sur une Étoile dans le ciel. LUI, tournant le dos à la femme prostrée, est fasciné par l'étoile. Dehors « la foule rugit, le fleuve mugit ». Soudain la porte cède. L’AUBERGISTE, furieux vient demander réparation. L'argent qu'il reçoit de LUI s'échappe par la brèche et attise la FOULE amassée au pied de l'hôtel. L’AUBERGISTE sort suivi du DOMESTIQUE qui l'assassinera. La FOULE excitée pénètre la chambre et voit en LUI l’Etranger et en ELLE la femme adultère. Dans un même mouvement, tous les éléments, Orage, Tonnerre, Incendie, Inondation et Foule se déchaînent jusqu'au chaos. Les éléments sont aussi les acteurs du drame. L’église, l’école, la maison de ville sont détruites. ELLE s’enfuit. Une JEUNE FILLE (peut-être double et soeur symbolique d’ELLE) le rejoint et reconnaît en LUI le Bâtisseur de la cité. La FOULE à son tour s’incline devant lui.

 

Le premier mouvement d'Éveil démarre dans une torpeur trouble entre rêve et éveil, entre folie et conscience. La brèche dans le mur déchire la membrane du rêve et libère ce qui est contenu en ELLE. Comme une digue qui cède, toute la violence du monde se déverse dans un précipité vertigineux. Le hors champ jusqu'alors discret, incertain, de Forces s'engouffre puis se réfracte au cœur d'Éveil, quand la foule pénètre dans la chambre des amants. Le miroir se brise et le monde se fragmente.

 

Éveil nous plonge dans ces mouvements de contagion hystérique de la foule, d’une "masse", encline à l'émeute, à la révolution, au chaos ; cette "masse" prête à inventer le bouc émissaire, à s'en remettre au meneur, à l'homme providentiel ou à le renverser. Autant de mouvements collectifs où l'idéal humain prend la forme fantasmée d'un Autre tout puissant et salvateur. Autant d'ouvertures vers un avenir ambigu, porteur d'espoir ou d’une puissance destructrice inouïe. À la toute fin d'Éveil résonne ce mot mutilé :

 

“bâti... (le mot se meurt dans une contemplation pétrifiée)”.

 

 

L’Humanité 5

 

Ce poème visionnaire, écrit juste avant la guerre, brise la pétrification des mots, libère le flux premier de la langue, nous ramène en deçà de la conscience, à la naissance du langage.

 

« Au fond des nuits

Arrachent

Vision ! »

 

“L'Humanité fait partie des grands poèmes cycliques de Stramm (où le dernier vers rejoint le premier). (…). D'un tourbillon de larmes émergent, en sept paliers, la lumière origine de toutes vies, la vision, le cri inarticulé, la parole, l'esprit humain (issu de la parole), le Moi, la Main (…) Les activités humaines dégénèrent en luttes autodestructrices. Ayant atteint son apogée, L'Humanité s'anéantit, se décompose et retourne vers le début, vers la fin, vers le devenir dans l'espace où tout se fond à nouveau dans le tourbillon de larmes originelles (…)” 6

 

Dans ce triptyque que nous proposons, L'Humanité renaît des cendres de Forces et d’Éveil et… des ruines du théâtre. Et alors que les pièces Forces et Éveil se déroulent dans des espaces clos, le poème L'Humanité ouvre sur la béance du champ de bataille, de la nature et du cosmos. Un homme, seul, arpente le texte, déterre les mots, leur redonne vie. Ne reste que leur racine vivace, leurs corps, arrachés à l’espace.

 

« Au fond des nuits »

… d'où émergent les mots.

 

 

Intuitions et pistes de travail

 

 

Nous qui devenons, préambule

 

Nous qui sommes en devenir ! Ou plutôt nous "qui devenons". Celui "qui se fige dans l'être" est un menteur et seul celui qui devient est animé, véridique dans la vérité.

August Stramm - Lettre du 21 mars 1915 à Walden

 

C'est à la suite de notre création Au Hommes, d’après les cahiers de Vaslav Nijinski que nous avons découvert l’écriture déconcertante d’August Stramm. Passer des écrits bruts de Nijinski à l’écriture très construite, au projet esthétique de Stramm, nous est apparu comme une suite logique dans notre travail. Ces deux écritures restituent les secousses du monde alentour et du corps en travail ; elles se rejoignent dans leur forte oralité, dans l’invention d’une grammaire essentielle qui ressaisit le réel au plus près de sa combustion.

 

Avant de "s'enfermer" dans l'écriture, Nijinski, dans son ultime danse, rend un hommage à sa génération détruite par la grande guerre, évoquant l’agonie des soldats dans les tranchées. Stramm écrit une partie de son œuvre au cœur de la guerre. Tandis que l'écriture de Nijinski dit dans une précipitation désespérée ce que son corps ne peut plus, ne veut plus dire, l’écriture de Stramm porte la brutalité des impacts lumineux et sonores qui traversent son corps alors qu'il écrit dans les tranchées. Le sifflement des obus, la terre qui gronde, les cris, les éclats, les voix de la guerre, contaminent, imprègnent son écriture et prennent le relais de sa vision obstruée. Le désir de “vouloir tout dire, tout” dans un temps très court, de retrouver le monde à partir du fragment, de faire passer l’expérience sensible dans le mot, de dire le corps dans le monde sont au cœur de ces langues éclatées, balbutiantes, incandescentes. Stramm, comme Nijinski, cherche cette origine du langage où signification, sons et rythmes ne font qu’un.

 

Déflagration, morcellement, vitesse et torpeur présents dans ces deux écritures pourtant si différentes, témoignent d’une tentative : le refus de se figer dans une identité ou dans un être au monde. Nous reprenons à notre compte ce propos de Kuniichi Uno à propos de Nijinski : "Le processus de devenir toujours quelque chose est une stratégie pour ne jamais troquer la vie contre la mort" 7. Mouvement de l'être, mouvement de l'écriture, l'homme est en prise avec tout ce qui l’entoure, l’animal, le végétal, le minéral, en sympathie avec toute matière, animée ou inanimée, la pierre, l'étoile, l'arbre, l'oiseau… Un corps traversé.

 

Et les petits hachoirs sifflent et cliquètent sans cesse, affairés rapides violents : les fusillades. Hier un de ces garçons bouchers a d’un seul coup déchiqueté l’homme qui était à côté de moi et avec des rires sarcastiques m’a couvert de sang de chair et de boue. Assez assez ! (…) À présent nous sommes à nouveau dans une chambre, mais la musique continue elle ne nous a pas quitté d’ailleurs elle est toujours là.

À Neil et Herwarth Walden. (Chaulnes) le 14 février 1915

 

Si un geste, une impulsion du corps agit comme un mot, alors tout agit dans une sorte d'égalité : éléments, souffle, bruissement, frisson, tonnerre, éclat de regard, bris de miroir…, autant d’entités capables d’agir. Les didascalies abondantes de Forces et d’Éveil prennent en charge avec précision cette redistribution des sensations, des mouvements. Elles opèrent des gros plans sur les corps, les visages, les sons…Cette équivalence de tous les éléments en présence nous invite à penser la mise en scène et la scénographie comme une partition synesthésique. Tous les éléments participent au vertige des perceptions à l’œuvre dans Forces jusqu’au chaos paroxystique d’Éveil.

 

 

Pulsions

 

Vous ne luttez pas parce que des ennemis extérieurs vous y contraignent, vous luttez de l’intérieur.

August Stramm, à Nell et Herwarth Walden - (Chaulnes) le 7 mars 1915

 

"Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination".

Sigmund Freud. Nouvelles conférences sur la psychanalyse. 1932

 

L'œuvre de August Stramm, et plus particulièrement la pièce Forces, nous mène de nouveau sur les rives de la psychanalyse. Les lettres de Stramm, l'époque où son œuvre éclot, nous y invitent. En 1915, Freud écrit « Pulsions et destins des pulsions », texte majeur où émerge la notion de pulsion : "concept limite entre le psychique et le somatique". La pulsion articule représentations psychiques et énergie (quantum d’affect).

 

L'œuvre de Stramm nous donne parfois l'impression d'une tentative d'équivalence poétique de la pulsion exprimant cette articulation entre les représentations et les affects. Ainsi, les mots de Stramm nous semblent contenir les différents destins de la pulsion : ils peuvent être chargés de l'intensité maximale des affects, prendre en charge la puissance du corps, du geste, de l’énergie ou au contraire en être totalement désertés comme autant de signifiants flottants, coupés de leurs racines affectives.

Forces et Éveil renvoient à l’universalité de la violence des mouvements inconscients qui dépasse les notions de folie ou de pathologie et témoignent des pulsions anonymes qui traversent une époque. Ces mouvements invisibles se répercutent dans l’intimité domestique des gestes et des mots.

 

Cette tension propre à la pulsion (corps-psyché) se retrouve dans le mouvement de l'expressionnisme. A propos de l’expressionnisme, Hervé Aubron s'interroge : Les corps expressionnistes sont-ils réellement expressifs ? (…) Les débordements de leurs mimiques ou de leurs gestuelles paraissent en effet glacés comme disjoints d’une intimité émotionnelle, moins passionnés qu’au bord de la tétanie convulsive ou extatique, qui tend dangereusement vers le devenir masque – paradoxalement, vers l’inexpressivité. Ils semblent tout simplement, en effet, anesthésiés. Ce n’est pas qu’ils ne ressentent plus rien, c’est qu’ils ne savent plus ce qu’ils ressentent. Dans leur chair alternent des zones insensibles et des intensités aberrantes. L’anesthésie peut aussi provoquer des hyperesthésies locales. Assommés par le sublime, ces corps-là ne parviennent plus à réguler leurs expressions. Ils ne se possèdent plus, saisis par des contorsions qui ne leur appartiennent plus, mais sont l’ombre portée du sublime. 8

 

Figure de l'expressionnisme

 

À la question consacrée : qu’est-ce donc véritablement que l’expressionnisme, ma réponse est la suivante : l’expressionnisme n’est pas un genre artistique mais l’expression d’une crise mondiale.

Lettre de Rudolf Kurtz à Lotte Eisner 9

 

Le projet d'August Stramm s'inscrit dans ce phénomène générationnel qu'est l'Expressionnisme. À l’instar d’autres artistes de cette génération, Stramm réduit en lambeaux les formes du drame bourgeois. Dans Forces, fantôme de vaudeville, l’aire de jeu est un plancher de bal lors d’une danse macabre traversée par le chassé-croisé des entrées et des sorties des corps. Les personnages semblent participer à une mascarade où tout a déjà eu lieu : meurtre, décomposition d'une société... La pièce Éveil porte l’empreinte du Symbolisme mais elle est malmenée par cette tentative expressionniste pleine d'antagonismes où émerge la figure de l'Homme Nouveau. Le personnage principal d’Éveil est fasciné par l'étoile alors que se déchaînent la foule, les éléments au-dehors. À travers cette figure tournant le dos au réel, on retrouve l’idéalisme du héros romantique, son aspiration au renouveau – et dans un même mouvement sa mise à distance critique, la nécessaire destitution de symboles vides de sens. En ce temps de destruction et de guerre, qui peut encore croire au symbole de l'étoile ? À moins que l'étoile ne soit la lumière vacillante d’une simple bougie portée par un homme. L'étoile devient alors cette lumière intérieure qui naît du labeur humain, de l'expérience, de sa volonté.

 

Nous avons choisi de donner de l’importance à un personnage discret de Forces : le DOMESTIQUE. Figure muette et masquée au service de ses maîtres, il est le témoin silencieux de ce monde bourgeois en décomposition, le réceptacle passif du non-dit, du silence, d'une violence qui sourd. Il est, pour nous, le seul à entendre ce qui gronde à l'extérieur, la rumeur du monde, le peuple à venir qui prendra la parole et se démasquera dans Éveil.Ici, le personnage de La FOULE est incarné à l’avant-scène par une seule actrice. Elle fabrique le tonnerre, elle ponctue et relance les vagues sonores. Girouette, elle pointe la direction du vent, colporte la haine, désigne les boucs émissaires.

 

LUI désigné successivement comme le diable puis comme le bâtisseur est, à son corps défendant, une figure de projection peut-être parce qu’il semble sans intention, sans avenir, sans «qualité »… son projet nous échappe.

 

“BRIGADIER. pour la dernière fois ! je demande qui vous êtes ?

LUI (calmement). je voyage

LA FOULE (s'agite et murmure).”

 

Le diable circule librement et franchit les frontières, tout comme les « professions franches » de l’époque : architectes, bâtisseurs de cathédrales… Ce personnage équivoque d’Éveil, démoniaque et/ou salvateur nous a ramené aux figures de la lumière et l'ombre qui traverse le cinéma de Murnau, Wiene, Lang…

 

 

Frontières, parois, fissures, espaces

 

« Le regard se heurte aux surfaces réfléchissantes et glisse sur une suite hallucinante de reflets et de profondeurs insondables. Une autre réalité non visible est représentée à côté de la réalité simple du champ de vision. »

Anne Adriaens-Pannier à propos du peintre Spilliaert

 

« ELLE – maintenant tombez ! tombez parois ! »

Forces

 

Le foisonnement et la précision des didascalies de la pièce Forces, indiquant au frémissement près l'expression et les mouvements des corps, nous a mené naturellement vers un travail quasi-chorégraphique. C'est avec la figure du Quad de Beckett 10 que nous avons travaillé. Dans cette figure combinatoire, quatre êtres accomplissent, dans un quadrilatère fermé, un même trajet dans un mouvement ininterrompu, jusqu’à épuisement des possibilités de la figure. Cette structure nous a semblé propice à faire travailler les leitmotivs élémentaires du vaudeville : entrée, sortie, échanges, combinaisons de duos, déplacements en miroir, mais aussi le fantôme d’un ordre établi... Notre mise en scène en garde la trace souterraine. La figure géométrique du Quad fermée sur elle-même et ouverte à l’infini ne délimite ni un intérieur ni un extérieur, mais une lisière. Elle fait écho aux thématiques de l’enfermement présentes tout au long d’Éveil et de Forces : parois, frontières réelles ou symboliques. Les lieux des textes sont des lieux concrets autant que des métaphores de l'espace mental : entre l'intérieur bourgeois et le parc, la chambre et la ville, entre conscience et rêve.

 

La scénographie d’Éveil et de Forces formalise ces jeux entre intérieur et extérieur : parois, membranes, fissures.

 

L'espace de Forces est un salon délimité par le squelette de grandes fenêtres ouvertes sur la nuit et le parc ; le vent soulève les voilages et les feuilles mortes, un pan de mur est en équilibre… Les contours des cadres et des objets irradient, flottent dans l’espace. Un lustre suspendu tremble et réfracte les secousses du lointain. Les parois et le mobilier sont hantés par les symptômes qui circulent des corps aux objets, des objets aux corps.Comme dans les films expressionnistes, la fenêtre est l’écran du fantasme et l’hymen. C’est par les fenêtres que l’amant, l’étranger, la mort, la rumeur, pénètrent à l’intérieur. Les éléments qui structurent l’espace de Forces se resserrent à la fin de cette pièce autour du lit pour nous mener à la chambre d'hôtel exiguë d'Éveil. La chambre est éventrée. La blancheur des voiles des fenêtres est troquée pour des étendards noirs pouvant accueillir des mots projetés… Ceux du lynchage, de l'émeute, de la révolution.

 

Dans le dernier volet du triptyque, L'Humanité, une partie des décors sera recouverte d'un tissu noir (linceul, pendrions de théâtre, drapeaux en berne) afin de retrouver l'horizontalité d'un paysage en ruine, du théâtre déserté…

 

 

Partition synesthésique et espace disloqué

 

« ELLE - tu peux aussi te voir dans le miroir (…) tête de mort »

Forces

 

L’image dans le miroir qui trône dans le salon bourgeois de Forces est entière. Mais peut-être ne renverra-t-elle pas un reflet exact de la réalité du plateau. L’image ondule et tremble. Dans Éveil, le tonnerre gronde, le mur se fend, le miroir se brise et réfléchit un monde en morceaux…

 

Il s’agit alors pour nous de rendre compte du chaos et des mouvements de foule, de démultiplier les supports du récit, de jouer sur des dissociations entre les corps, les voix, sur la désynchronisation des évènements sonores et lumineux et leurs dissonances. L’acteur est partiellement destitué, la bande-son, les cartons, tels ceux du cinéma muet ponctuent la partition. Des cris, des rires, le grondement d’émeutes, fracas extraits de bandes sonores de films se mêlent à des musiques disloquées et altérées. Dans un même temps, les mouvements et les renversements de l'espace sont créés par les acteurs comme par autant de manipulateurs fabriquant du faux. D’une vague à l’autre, ces mouvements défigurent le paysage jusqu’à la dévastation. Naissance du cinéma, de l’artifice, de l’hypnose, de l’hallucination collective… Qui fabrique la rumeur ? Qu’est-ce qui provoque la vision ?

 

De l’explosion au vacillement d’une bougie, la stricte partition lumineuse d’Éveil explore les images du feu dans leur matérialité : la durée d’une image n’excède pas celle de l’explosion, de l’étincelle ou de la braise qui permet de la noter dans la nuit.

 

Dans la dernière partie, le poème L’Humanité résonne dans le vide de l’après-catastrophe. Les mots comme des salves déchirent l’espace. "L'ÉTOILE (scintille, lumineuse)" dernière didascalie d’Éveil est peut-être le seul signe qui restera sur le plateau.

 

Forces est une valse trébuchante, Éveil est une symphonie cacophonique, l’Humanité est une incantation.

 

Notes

1 August Stramm, Poèmes et Proses et Théâtre et correspondance, Editions Comp'Act. Traduction: Huguette et René Radrizzani

2 La pièce Forces est écrite en 1914 et parait en 1915. Les personnages de cette pièce sont : Elle, Lui, L'Ami, L'Amie.

3 C’est nous qui soulignons.

4 La pièce Éveil est écrite et paraît en 1914.Les personnages de cette pièce sont : Elle, Lui, Fille, Aubergiste, Domestique, Masse, Ouvriers Artisans et Jeunes Gens, La Foule, Brigadier, Professeur Employés Commerçants Artisans, Enfants, Colporteurs, Diverses personnes, Femmes, etc.

5 Le poème L'Humanité est écrit (ou remanié ?) pour la publication en 1914 juste avant la mobilisation d'August Stramm pour la guerre.

6 Hugette et René Radrizzani, opus cité

7 « Les mots et Nijinski » de Kuniichi Uno in Chimères - revue des schizoanalyses n°1 printemps 1987

8 Exprimer, fendre l’oeil de Hervé Aubron in « Le cinéma expressionniste de Calligari à Tim Burton », Presse universitaire de Rennes

9 Rudolf Kurtz, auteur de « Expressionismus und film »,1926 ; Lotte Eisner est auteure de « L’écran démoniaque », 1952.

10 Samuel Beckett, Quad, Pièce pour la télévision, vidéo, couleur, sonore, 15’, 1981Quad et autres pièces pour la télévision, Edition de Minuit, 1992.

 

 

 

 

 

 

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