Dossier artistique

 

Variations sur la mort

une pièce de Jon Fosse

 

 

VARIATIONS
(1 – 2 – 2 – 1 – 2 – 1 – 1…)

 

Pour nous, chez Jon Fosse, chaque scène condense toute une VIE en elle : (1)

 

L’ordre ou le désordre des scènes créent des VARIATIONS :

(1 – 2 – 2 – 1 – 2 – 1 – 1…)

 

Récurrences et répétitions ramènent chaque VIE à un point

qui n’est pourtant pas celui qu’elle a quitté :

(1 n’est plus tout à fait 1, 2 plus tout à fait 2…)

 

C’est à la fois différent et identique, ça tourne, ça ne s’empile pas :

(2 n’est pas 1+1)

 

L’agencement des scènes raconte une existence

qui dépasse chaque scène,une existence qui serait un phénomène

à partir de toutes ces petites VIES insignifiantes,qui s’enroulent, qui s’enroulent : (1 – 2 – 2 – 1 – 2 – 1 – 1 – 1 – 2…)

 

Pour nous, Jon Fosse, c’est la circularité sensible, une circularité qui s’élève.

 

VARIATIONS sur la mort est un axe autour duquel seul et ensemble déroulent une spirale :

(1 – 2 – 2 – 1 – 2 – 1 – 1 – 2…)

 

Ce dossier de présentation fait de même :

il est fait de récurrences et répétitions, il est circularité et déroulement.

Il n’y a toujours que les points 1 et 2.

C’est à partir d’eux qu’on s’élève.

Mais, au fil des pages, 1 n’est plus tout à fait 1, 2 plus tout à fait 2,

et pourtant 1 est encore 1, 2 déjà 2…

 

1 et 2 sont aussi seuls l’un que l’autre. Ils n’ont qu’une idée : passer du singulier au pluriel.

C’est pourquoi, au fil des pages,

1 et 2 se creusent, se transforment,

révèlent une autre apparence,

 glissent de la forme au fond, du travail à la représentation…

 

Comme à la marelle, on peut sauter, aller de 1 en 1,

puis de 2 en 2, on peut revenir et repartir…

jusqu’au ciel.

La spirale

 

1. La parole (Et le présent aura définitivement lieu)

 

2. L’image (Le chant de la lumière)

 

1. Les paroles (Toi, moi, nous)

 

2. Les images (Seul ensemble)

 

 

Le chant de la lumière, toi moi, nous, seul ensemble, et le présent aura définitivement lieu.

 

VARIATIONS

1.

 

ouvrir l’espace entre le langage et soi

un espace acoustique par excès ou par défaut

 

entre nous

la parole non dite

celle de personne

adressée à tous

parole de tous

adressée à personne

ainsi naîtrait le chœur

 

la parole surgit incertaine

polyphonie

des voix qui se frottent se touchent se confondent

nappes sonores fluctuantes

qui irriguent l’ensemble du tissu textuel

écho de l’incessant et énigmatique

mouvement d’un monde en formation et en dissolution

 

ne rien présupposer

mots notes sont comme mur chaise corps

ils ont la même valeur

c’est leur agencement qui restitue

le chant du texte son ossature

mot à mot les voix reconstruisent déconstruisent

l’image celle d’une disparition

voix corps menacés d’extinction

engloutis dans les vagues du texte ces courants et contre courants

 

 

2.

 

dire le passage du temps en spirale maintenant par la main

dans un autre temps cyclique

celui d’une création

naissance mort renaissance

rencontre séparation réconciliation

en spirale se déclinent les thèmes de nos vies extra ordinaires

 

Tout a disparu

Et il ne reste rien

Et pourtant

Oui c’est là

Sous une autre forme

 

c’est une histoire de fantômes

 

seul ensemble

dans le texte de Fosse nous sommes à chaque instant

dans l’écart

dans l’expérience de la séparation

 

un et un ça ne fait pas deux soliloques mais

je, nous

 

six solitudes six partitions

trois couples trois âges trois récits

ou plutôt sept avec le silence ses blancs et ses marges

 

dans la trame que tissent les voix

un visage apparaît disparaît

celui de la jeune fille

le sien le tien le nôtre

 

Et son visage

son visage

Elle n’était plus là

Elle n’était plus dans son visage

Son visage était vide

 

les corps s’effacent les évidences s’estompent

surgissent alors d’autres réalités

se connaît-on soi-même se reconnaît-on en l’autre

nous sommes-nous déjà rencontrés

 

tenter de rejouer les rencontres toujours les mêmes chaque fois différentes

c’est une histoire qui se répète en écho à une histoire

qui aurait été vécue ou qui reste à vivre

 

Tout est si loin et tout vient d’arriver

 

il y a toujours répétition mais aussi

évolution érosion à l’intérieur de la répétition

reste finalement une partition où les VARIATIONS orchestrent

timbres de voix fréquences dissonances

vibration de la note jusqu’à l’accord du silence

l’écriture simple de Jon Fosse

l’innocence l'enfance (de l'art) la fraîcheur l’accord

 

 

1.

 

cependant toujours se poursuit la traversée solitaire

entre lumière et obscurité

et à l’aveugle se construit un pont Puis je t’appelle

Je prononce ton nom Tu prononces mon nom

entre toi et moi

jusqu’à peut-être la fin le mot de la fin

qui n’est ni parole dite ni parole tue

mais silence

VARIATIONS et VIE en capitales

 

 

1.

 

cependant à l’intérieur à corps perdu et à tue-tête

un reste à chanter si grand ou si petit qu’il nous laisse

sans voix démuni

une ancienne rengaine de très loin nous revient

une couleur peut-être un sourire

 

toute proche dans l’espace qui sépare acteur spectateur elle résonne

elle se fait l’écho de nos peines de nos amours

les refrains du poème dans le texte ou dans la chanson

redisent notre vertigineux mal de vivre

 

 

2.

 

qui quoi embrasses-tu quand tu étreins

quelle part de toi quelle part d’éternité

de qui es-tu l’ami

 

l’ami l’inconnu apprivoisé s’approche

au seuil du dehors s’entend l’écho de l’en deçà de l’au-delà

comme une fêlure dans la fibre du silence

 

dans l’eau elle retourna dans l’eau elle disparut

dans un espace vide un berceau une chaise vide

l’espace est ouvert de toute part inondé de lumière

je suis partie de cette image

 

 

Notes de travail

 

1. Les paroles

 

VARIATIONS sur la mort est l’histoire d’une mort, d’une renaissance ; c’est un récit sur la présence des fantômes… L’étrange et le mystère sont à l’œuvre sous la banalité des faits et des mots quotidiens.

 

L’acteur entre, il parle, il est quelqu’un, il est une couleur, peut-être un sourire. Il sort, il n’est plus rien, plus même une ombre ou un souvenir. C’est le texte qui le définit, qui construit son être.

 

C’est la juxtaposition des soliloques qui crée les dialogues. Pour faire entendre ces solitudes, les comédiens ne sont jamais dans la réaction du tac au tac, encore moins dans les commentaires ou les intentions. Ils sont seuls, autonomes, ils ne se trouvent ni dans le même espace temporel ni dans le même espace mental. Ils sont uniquement dans un espace acoustique commun, comme baignés dans un même liquide, et c'est à travers cette acoustique qu'il y a contact, que des rapports se créent. Leurs paroles se rejoignent dans le timbre, par contamination ou capillarité ; ils sont ensemble dans cette nappe sonore sans assemblage et c’est ainsi qu’ils finissent par former un chœur, une polyphonie de voix.

 

Des événements rythmiques de plus ou moins longues portées, des interruptions aussi, comme une brusque accélération qui fait que tout le monde, pris en un même mouvement, se met alors à décliner la même chose de l'endroit où il se trouve.

 

 

1. La parole

 

Les acteurs résistent à la logique du texte et au piège de la forme. VARIATIONS et VIE en capitales, mort en minuscules. Ils laissent les sens s’écrire seuls, comme à leur insu, par l’agencement des partitions et à travers les répétitions, les récurrences. Ils sont simplement dans le présent, dans ce qu’ils disent, sans anticipation ; ils ne sont pas figés par le texte, ils le font exister fragment par fragment, chaque fragment étant un monde en soi, un tout, de sorte que chacun peut s’arrêter là et sortir comme il peut continuer et rester… Une chose dite par un corps peut être reprise plus tard par un autre, avec une VARIATION, comme déplacée dans un autre temps. Et puis, les personnages s’inventent et se remettent au monde les uns les autres. On ne sait pas qui est l’enfant de qui, qui vient d’où…Le texte de Jon Fosse ne fournit pas de prise, il glisse et se développe en spirale, avec des retours qui ne sont jamais des retours au même point, avec des événements…

 

 

 

2. L’image

 

Une chose a eu lieu, elle est révolue, morte, on la quitte, on n’est déjà plus au même endroit. On est en permanence en train de rejouer les rencontres, on est toujours déjà ailleurs, comme toujours à côté de soi aussi, entre deux. C’est comme si on regardait ce qui vient d’avoir lieu : même si on est proche de l’autre, on peut le voir de loin et inversement. « Comme si »… ce sont les premiers mots du texte. « Comme si c’était là tout le temps / et jamais… ». La répétition est toujours différente, il y a évolution, érosion, dissonances : ce n’est donc jamais mécanique. Les présences aussi sont travaillées par l'érosion – comme surexposées. Elles deviennent extrêmement sensibles aux moindres VARIATIONS.

 

Restituer le texte comme il est écrit, mais aussi la VIE entre le texte. Avant et après le texte, il y a une VIE. La VIE continue. Du coup, pour chaque comédien, chaque connaissance, c’est affaire d’échos et de résonances intimes, de chant intérieur. Ca vibre. Je vibre. On, ça, c’est je et nous.Ca bat comme le sang. C’est un travail de reconnaissance entre ce que je dis et comment ça agit sur nous. C'est aussi un travail de révélation. Pour se faire, il faut chercher le rapport concret aux mots, aux partenaires, aux silences, et se laisser travailler par la matière du texte. Ca vibre et ça bat parce que c’est concret et intense.

 

 

2. Les images

 

Je, nous.

Toujours en mouvement vers quelque chose qui échappe, nous allons vers un autre état de présence et de perception, un état où nous abandonnons les certitudes, où nous laissons mourir quelque chose pour qu’apparaisse autre chose. VARIATIONS sur la mort est l’histoire chorale d’une mort, d’une renaissance, d’une réconciliation. C’est une histoire de fantômes et, pour chaque acteur, c’est aussi une histoire de dépouillement : la voix a priorité sur le sens… C’est abstrait et, en même temps, « tout le temps et jamais », c’est un récit fait de quotidienneté, de paroles très simples. Après tout, les fantômes ont bien le droit, eux aussi, à la banalité du quotidien.

 

Fosse, le temps brûlé

 

2. Les images

 

D'abord, le livre brûlé. Le Livre brûlé, philosophie du Talmud, de Marc-Alain Ouaknin évoqué fréquemment dans le travail sur la Pluie d'été de Marguerite Duras a peut-être encore plus à voir avec les VARIATIONS de Jon Fosse. Peut-être s'agit-il d'un lien inconscient qui se tend entre ces deux étapes de l’atelier.D'un seul coup, les thématiques du livre brûlé reviennent avec force pour Jon Fosse.

 

Nous sommes-nous déjà rencontrés ?

 

La circularité. Dans l’alphabet harmonique, la lettre ou le mot condense l'Univers. Dans Fosse, on a souvent l'impression que chaque scène condense toute une VIE en elle. Dans la philosophie du Talmud l'ordre des lettres en variant change le sens du mot, comme l'ordre ou le désordre des scènes racontées dans Fosse crée des VARIATIONS qui font la VIE et en modifient son sens. Et pourtant récurrences et répétitions ramènent chaque VIE à l’identique : différences et similarités. Un équivalent de ce paradoxe rejoint le leitmotiv toujours présent dans notre travail : seul et ensemble.

Je, nous.

 

On pourrait aussi partir de ce principe : chaque scène est une lettre d'un alphabet métaphysique. L'agencement des scènes, de ces lettres, raconte une existence qui dépasse chaque scène : une méta vie à partir de toutes ces petites VIES insignifiantes. Un immense alphabet incompréhensible car il écrit une histoire qui nous dépasse.

 

 

1. La parole

 

« C'est là et en même temps ça n'est pas là... » La mémoire. Structure pavée de réminiscences.

 

Impression de sur place alors que la vitesse du temps y est vertigineuse, c'est peut-être d'ailleurs cette accélération infinie qui donne cette sensation d'immobilité, comme la vitesse dans l'espace finit par annuler les distances : ça va tellement vite que passé et futur s'annulent. Il ne reste plus qu'un point fixe, une tête d'épingle où le temps compressé prend cette apparence brillante (on dit bien en physique que le diamant n'est que du charbon – du carbone – qui, soumis à une pression infinie, change d'état et passe d'une maille informe, le charbon, à celle du réseau cristallin, le diamant). Cette tête d'épingle infinitésimale : le présent.

Le présent ineffable et absolu du plateau que nous essayons d'atteindre dans ce travail. Faire en sorte qu'il soit fort de cette densité où tout a été convoqué dans l'instant.

 

Toute la difficulté aussi de l'entreprise : cet instant ne saurait être "préparé", il doit "simplement" avoir lieu. Et voilà que nous en venons à utiliser un terme géographique pour suggérer une attente temporelle. Résumons : faire en sorte que le PRESENT ait LIEU. Temps = Espace.

 

Là, nous aurons réussi le projet de Fosse. Confondre le temps et la dimension spatiale.

 

2. L’image

 

Y a-t-il des ombres dans ce texte ?... N’est-ce pas plutôt une lumière éblouissante que je sens ? Une surexposition… L'ombre ou l'obscurité, c'est physiquement l'absence d'énergie, le vide ondulatoire, le zéro de la variation. Dans son approche du temps, par son accélération meurtrière, l’écriture est cette énergie qui entraîne le temps à la vitesse la plus grande qui soit, si on en croit nos connaissances pétries de doutes : celle de la lumière. Et cette accélération plaque en un seul lieu, en un seul point – la tête d'épingle – tous les événements d'une VIE vécue et à vivre.Et cette énergie démesurée évoque une lumière éblouissante, aveuglante. Tous ces corps, tous ces événements charriés par le temps sont brûlés par cette accélération. Nous sommes brûlés.

 

Fosse au cinéma : ça serait une image brûlée. L’image brûlée, comme si la pellicule avait cramé, avec des trous ici, des boursouflures là...Et puis ce temps brûlé à force de vitesse perd de sa consistance. Ne lui reste bientôt que son armature, et des lambeaux : des redites – ces répétitions entêtantes qui structurent nos existences et la forme lancinante de l'écriture de Fosse – et des bouts de vies – ces épaves de quotidien, ces scènes de la banalité.

 

Devrions-nous imaginer une lumière et une scénographie que ce serait un plateau nu avec un million de watts qui le brûlent, et des corps qui le traversent, pareils à des brindilles enflammées et bientôt sans plus d'apparence qu'un squelette étiolé et noirci.Et puis en physique la lumière blanche est la somme de toutes les couleurs, de toutes les lumières : rouge, verte, jaune, bleu etc. Chaque couleur est une onde particulière avec sa propre fréquence, une VARIATION.

 

Le blanc serait la somme de toutes les VARIATIONS. Le noir en serait la soustraction.

Le noir comme absence d'onde, absence de VARIATION.

 

1. Les paroles

 

La matière sonore elle aussi serait composée de sons blancs, de fréquences qui rappelleraient les bruits de l’intérieur du corps ou des stridulations d’insectes, mais c’est à peine audible. C’est comme tendre l’espace avec des fréquences, créer une fibre sonore d'où émerge parfois une mélodie lointaine, fragile et distordue, qui vient trouer le texte et le silence : on distingue alors et reconnaît une chanson de variété qui s’effrite, une ancienne rengaine de très loin, à peine un écho de VIE… Et on se dit que, dans l’instant, cet air incertain pourrait parfaitement prendre la place du texte, ou le recouvrir momentanément. C’est d’ailleurs peut-être ce qu’il fera ou ce qu’il fait déjà. C’est comme une tentation à laquelle tout le monde et toutes les choses peuvent céder.

 

La chanson de variété comme forme de la VARIATION :
le temps brûlé mais retrouvé

 

 

Dans les chansons de variété, plusieurs expériences sont à l’œuvre.

 

 

1. Les paroles

 

Pour le spectateur, celui qui écoute : l'événement de la chanson populaire, comme une intruse au sein du texte de Jon Fosse, a valeur d’inattendu, d’accident. La rengaine, qu’on écoute discrètement dans la vie quotidienne, est ici forcément déplacée. L'inattendu de l’événement est tel qu’il crée une béance dans le temps de la représentation : un instant infini qui se gorge de ma mémoire de cette chanson que je connais aussi, et ainsi se mélangent le "je" du comédien en train de fredonner et ma mémoire de spectateur, mon "je" passé et ailleurs.

Expérience du trouble qui nous plonge dans cet espace-temps intemporel qu’est celui de l'écriture de Fosse. Les chansons sont ces réminiscences qui surgissent sans qu'on s'y attende. Pavés sonores, elles ont emmagasiné un bout de VIE, un instant de chair, un reste à dire encore.

Un reste à chanter si grand ou si…

Il y a aussi cela dans la chanson : le temps perdu, le temps démuni. La chanson populaire est essentiellement mélancolique. Elle ne fonctionne que sur la perte : parce qu'elle n’existe que par l’époque, et qu'elle brille encore plus quand elle a reçu en héritage la patine du temps. Ce n'est sans doute pas un hasard si la plupart des chansons de variété parlent d'amour, le plus souvent d'un amour perdu. D’échos de VIES.

 

 

2. Les images

 

Pour le comédien, cette simplicité extrême de la chanson met forcément à nu. Elle provoque la mémoire affective et inconsciente du comédien, la met en rapport avec ce travail inattendu. N’oublions pas que la démarche de fredonner n'a rien à voir avec l'approche d'un texte. "je", comédien, suis forcément paumé sur le plateau avec cette musique et ces paroles, avec leur naïveté apparente qui ne laisse d’autre choix que l’acquiescement transparent. Le comédien se retrouve à découvert, squelette de sentiments, de temps ressassés et concassés. La lutte naît alors librement entre le "je" de celui qui chantonne et le "je" de la chanson... Et la distance opère complètement et le plus naturellement du monde. Cette distance entre nous, ce jeu qui nous enroule ensemble.C'est cette distance, cet écart qu'il faut retrouver dans le travail : un comédien transparent, avec ses propres émotions et la parole cristalline de Fosse. Que la voix, riche d'émotions, puisse tisser, avec l'écriture de Fosse restée à part, la toile du temps écoulé.

 

La chanson est aussi une sorte d'univers à elle seule : comme les scènes de Fosse, condensation absolue d'une VIE dans une scène unique, dans un instant, un geste, un regard, une absence de regard... Quand on écoute une chanson, on pourrait bien ne vivre plus qu'en boucle dans sa spirale harmonique et mélancolique. Une éternité. Bien que simple et naïve, la chanson populaire recèle une puissance qu’on omet souvent de reconnaître. Passer à côté, c’est de même passer à côté de l'écriture simple de Fosse.

 

Il y a aussi l'innocence, l'enfance (de l'art) et la fraîcheur, enfin tout cela, dans une chanson...L'innocence, l'enfance et la fraîcheur : autrement dit, des échos de VIES.

 

Toujours en mouvement vers quelque chose qui échappe…

 

Le Livre Brûlé
Philosophie du Talmud
par Marc-Alain Ouaknin

 

1. La parole

 

« Temps et interprétation »

 

Dans la conception talmudique de l’interprétation, le Texte est indéfini, ouvert à des interprétations toujours nouvelles. On retrouve les quatre sens de l’Ecriture, mais ces sens demeurent polyvalents ; ils ne sont garantis par aucune encyclopédie. Les interprétations les plus diverses, philosophiques, symboliques, psychanalytiques, psychologiques, sociologiques, politiques, linguistiques, etc.., n’épuisent, chacune, qu’une partie des possibilités du Texte ; celui-ci demeure inépuisable et ouvert parce que sa structure est celle du « visible-invisible ».

 

Le texte est en lui-même achevé, pas une lettre ne peut manquer, pas une lettre supplémentaire ne peut se glisser et, malgré cet achèvement, le Texte est ouvert à l’infinité.

 

Les innombrables points de vue des interprètes et les innombrables aspects du Texte se répondent, se rencontrent et s’éclairent mutuellement, en sorte que l’interprète doit, pour révéler le Texte dans son intégralité, le saisir sous l’un de ses aspects particuliers et qu’inversement un aspect particulier du Texte doit attendre l’interprète susceptible de le capter et de donner ainsi de l’intégralité une vision renouvelée. Toutes les interprétations sont définitives en ce sens que chacune d’elle est, pour l’interprète, le Texte même ; mais elles sont en même temps provisoires, puisque l’interprète sait qu’il devra indéfiniment approfondir sa propre interprétation.

 

 

2. Les images

 

Selon le commentaire Ohra Haïm, il faut comprendre ici qu’il n’y a pas de différence entre le contenu de cette voix et la voix elle-même : la voix est déjà tout le message ; la voix a priorité sur le sens. Cette suppression du sens, ou son statut second, signifie que le « dialogue ne consiste donc pas en une communication de soi ou de quelque chose, mais en l’ouverture d’un entendre. Parler, entendre, se tenir dans la séparation, voilà à quoi les hommes sont appelés. La voix est ici plus importante que le discours ». Cette priorité de la voix sur le sens permet que la « relation à autrui ne soit ni une affirmation de soi ni une saisie ou une respectueuse attention à un autre, mais l’expérience de l’altérité comme étrangeté ». Entendre la voix qui se parle et qui en même temps s’adresse à l’Autre, c’est se sentir interpellé. C’est dans cette interpellation que la relation est « une relation entre des termes qui résistent à la totalisation ».

 

 

 

 

 

© Atelier hors champ