Articles de presse - Les Vagues

«Les vagues» : tentative de mouvement scénique du texte de Virginia Woolf - 11 mars 2016

Par Jean-Pierre Thibaudat

Blog : Balagan, le blog de Jean-Pierre Thibaudat sur Mediapart

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-thibaudat/blog/100316/les-vagues-tentative-de-mouvement-scenique-du-texte-de-virginia-woolf

Le magnétisme du texte de Virginia Woolf  « Les Vagues » attire le théâtre comme un aimant. Dans son journal, elle parle de poème dramatique, de « play-poem », de poème. Elle ne souhaite pas qu’on parle de ce texte comme d’un roman. Elle restera fluctuante, claire et obscure à la fois sur le sujet comme les sont les pages de ce livre unique dans son œuvre dont on peut suivre l’accouchement dans son journal.

Il faut remercier la compagnie dramatique Atelier Hors champ, d’avoir tenté de porter à la scène ce texte sans pareil. C’est la plus convaincante tentative d’adaptation de ce texte qu’il m’ait été de voir jusqu’à aujourd’hui.La conception et la réalisation de ce projet associent deux personnes aux compétences complémentaires, Pascale Nandillon et Frédéric Tétart, les deux capitaines de l’aventure. Elle signe la mise en scène, il la cosigne, avec Soraya Sanhaji cosigne les lumières (Woolf ne se lasse pas de décrire la lumière) volontiers entre chien et loup, et tient la caméra vidéo dont le rôle est crucial.

"Un éclair de lumière"

Le décor (non signé) est essentiellement fait de panneaux qui ne cessent de composer et décomposer l’espace (la compagnie, basée au Mans, est  proche de la Fonderie et  du Théâtre du radeau, maître en la matière, saluons cette proximité amicale). Il est aussi fait d’une table encombrée de restes de victuailles, de miettes, de carafes dont les bouchons de verre jouent avec la lumière, de verres cristallins, de branches fleuries, de feuilles vertes, de couverts.

Filmée au plus près, la table-paysage devient une forêt, un fond marin, un autel, un radeau où s’agrippent des naufragés. Tout se renverse (« la lame de ce couteau n’est plus qu’un éclair de lumière et non un objet avec lequel on peut couper » écrit Virginia Woolf, traduction de Marguerite Yourcenar choisie pour le spectacle). Et il en va de même de la belle partition sonore signée Sébastien Rouiller. Tout cela fait écho, point par point, aux inflexions, aux secousses infinitésimales, aux déflagrations à l’œuvre dans « Les Vagues ».

Tout ce dispositif composant et décomposant l’espace visuel et sonore forme un  creuset, une chambre d’échos où la parole et les corps des acteurs vont s’inscrire (Serge Cartellier, Nouche Jouglet-Marcus, Jean-Benoît l’Héritier, Aliénor de Mezamat, Sophie Pernette, Nicolas Thevenot). C’est là que la partition devient difficile et demande un doigté exceptionnel. Bernard, Neville, Louis, Susan, Jinny et Rhoda, ces figures du texte auxquelles Virginia Woolf donne un prénom mais pas toujours un visage sont-elles des personnages à part entière ? Ne sont-elles pas aussi un seul personnage ou plutôt une figure aux multiples facettes ?

Chaque figure parle de Perceval et est fasciné par lui. Un personnage en creux. Celui qui n’ouvrira pas la porte, qu’on ne verra jamais, qui partira aux Indes, qui mourra. Celui que l’on attend au centre de l’espace qu’aucun autre n’ira fouler. Le spectacle comme le livre est construit autour d’un centre absent.

"Du moins ai-je tenté de saisir ma vision"

Une incertitude d’être, voilà ce qui habite chacun d’entre eux, comme en dérive d’identité. Ils vont, viennent, s’ils se fixent c’est dans une posture provisoire et cela le spectacle le traduit bien également. Et puis vient la parole du livre, une concomitance de voix solitaires. C’est délicat la parole, ça part parfois d’un coup comme un fusil, il y a des violences, des accalmies, du pianissimo,  des rires qui n'en sont pas, des trilles, des bruissements d’oiseaux, des dialogues intérieurs qui affleurent aux lèvres. Pas facile d’emprunter les spirales de ce texte par endroits complètement barré, les voies parfois accidentées et soudain fluides, quasi liquides des phrases de Virginia Woolf. Trop d’affirmation ou un rire mécanique et on tombe dans les ornières du (vieux) théâtre. Une voix venue d’on se sait où, un dialogue entre la voix et l’image, la voix et le son d’un verre brisé et le théâtre file vers le bel obscur, l’impalpable et là s’ouvre le lit de beaux déferlements.

Elles vont et viennent ces vagues de mots, elles aiment un théâtre fait d’écoulements de sabliers, d'éclairs et de clapotis d’eaux troubles. Le spectacle oscille lui aussi entre différents pôles. On pourrait dire de lui ce que Virginia Woolf  dit de son cheminement le 17 juillet 1931 dans son journal alors qu’elle vient d’achever « Les vagues », son texte le plus personnel: « du moins ai-je tenté de saisir ma vision et si je n’y suis pas parvenue, j’aurai quand même  jeté mes filets dans la bonne direction ». Le verdict de son premier lecteur, Léonard Woolf sera sans appel : « c’est un chef d’œuvre ».   

Théâtre de l’échangeur (Bagnolet), 20h30, dim 17h, jusqu’au 12 mars

Revue Théâtre(s) N°7 - Automne 2016 - Par Marie Plantin 

Après un Macbeth cérémoniel et crépusculaire inspiré du carnaval haïtien, Pascale Nandillon poursuit sa démarche scénique ambitieuse en s’attaquant à l’œuvre littéraire, polyphonique et dense, de Virginia Woolf, Les Vagues.

 

Son adaptation s’articule autour des deux repas qui ponctuent le récit, le premier à l’occasion du départ de Perceval pour les Indes, le second suite à sa mort. Perceval apparaîtra au fur et à mesure comme l’unique personnage identifiable, bien qu’éternellement absent, les six autres se confondant les uns les autres, leur existence ne se justifiant que dans leurs prises de parole. C’est que le roman de Woolf tresse une choralité de voix qui ne sont peut-être au fond que les multiples facettes d’une seule et même. Les comédiens parviennent admirablement à créer cette circulation du texte, ce maillage à la fois serré et aéré où la parole s’emploie à réfléchir le monde, l’individu et la communauté.

 

À quatre mains avec Frédéric Tétart, Pascale Nandillon imagine une scénographie mouvante et fluide faire de panneaux que les acteurs déplacent à vue, où la vidéo tient une place prépondérante. Les images, pour la plupart dilmées en direct sur le plateau, viennent prolonger l’oralité du roman et déplooyer son intense sensorialité.Elles se concentrent sur la table, chargée des restes d’un repas, de fleurs et branchages, tel un radeau portant les vestiges d’un monde englouti, une nature morte aux échos infinis.

 

L’ensemble est d’une beauté stupéfiante et l’œuvre de Woolf résonne comme jamais.

Hottello I Critiques de théâtre par Véronique Hotte - 30 septembre 2016

https://hottellotheatre.wordpress.com/2016/09/30/les-vagues-dapres-le-roman-de-virginia-woolf-traduction-de-marguerite-yourcenar-conception-et-realisation-pascale-nandillon-et-frederic-tetart/

Les Vagues de Virginia Woolf s’annonce comme un récit que se partagent six amis, pour un repas autour de l’absence d’un énigmatique septième dénommé Perceval. Ces voix intérieures revisitent l’enfance et la vie des uns et des autres, tels les mouvements maritimes qui vont et viennent, selon l’attraction régulière de la lune.

Dans la chambre où se tient la table des hôtes, la totalité du réel semble contenue, espaces et temps mêlés, paravents, cadres et portes mobiles à la François Tanguy.

Six personnages sont réunis pour deux repas autour de Perceval absent, l’ami fédérateur qu’ils attendent pour un premier repas, à l’occasion de son départ pour les Indes, quand le second repas intervient ensuite, après l’annonce de sa mort.

Rhoda, Jinny, Suzanne, Neville, Louis et Bernard font circuler entre eux un monologue dont la prose poétique est un trésor, distillant les visions du monde :

« Certains s’embarqueront pour la France, d’autres pour l’Inde. Quelques-uns, sans doute, voient cette chambre pour la dernière fois. L’un de nous mourra peut-être cette nuit. Un autre fera  un enfant. Toutes sortes d’aventures, de combinaisons politiques, de tableaux, de poèmes, d’architectures, d’usines et de nouveau-nés nous doivent l’existence. La vie vient ; la vie s’en va. Nous créons la vie… »

La table représente le lieu de convivialité, un support proche de ces figures présentes ou ombres disparues, temps partagés et scènes évanouies : « Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul. »

À travers le beau spectacle de théâtre et l’installation plastique des metteurs en scène Pascale Nandillon et Frédéric Tétart, surgit un bel enthousiasme existentiel : le paysage intérieur et onirique d’un imaginaire, surpris par la caméra agile de Frédéric Tétart qui capte les moindres détails du tableau : natures mortes, bouquet de fleurs colorées, feuillages, coquillages, colliers, carafes d’eau et verres à pied.

Le rêve des personnages tient à la sensation fugace d’être au monde – impressions désordonnées et sensuelles, visuelles, auditives, tactiles, gustatives, olfactives dans l’échange d’un jeu de couleurs chaudes et incessantes -, fleurs séchées, jeu d’ombre et de lumière, émerveillement d’être au monde et sentiment de solitudes séparées.

Sur l’écran, sont projetées des images de foule indienne, des vols d’oiseaux aux ailes immenses, des mouvements amples et silencieux dans une musique assourdie. Visions, images, éblouissements, paysages mouvants et changeants, le monde appartient à tous. Le Nil, l’Inde, Londres… Fantômes, ombres, présences indistinctes.

C’est l’effort – le principe de ténacité dans l’expérience constante des jours qui passent, soutenu par la profondeur incontournable du désir vivace – qui domine dans Les Vagues, une force de vie qui s’éloigne toujours de toute déception résignée.

L’appétit de la vie et la fascination de la mort sont étroitement solidaires, entre ténèbres et lumières. La mort de Perceval est significative ; elle délivre et elle sauve. Elle donne au fugitif la liberté, hors de lui-même et hors du temps, et aux survivants, elle accorde la plénitude absolue du sentiment de la vie et la force des rêves. .

Bernard s’accepte enfin en « un vieil homme un peu épais, aux tempes grisonnantes qui appuie le coude sur la table et tient de la main gauche un verre de vieille fine » :

« Et en moi aussi la marée monte. La vague se gonfle, elle se recourbe…  C’est contre la Mort que je chevauche, l’épée au clair et les cheveux flottant au vent comme ceux d’un jeune homme, comme flottaient au vent les cheveux de Perceval galopant aux Indes. J’enfonce mes éperons dans les flancs de mon cheval. Invaincu, incapable de demander grâce, c’est contre toi que je m’élance, Ô Mort ... »

Un magnifique éloge du hasard d’être ici et maintenant au bord de soi et de l’autre.

Avec des comédiens épris de poésie, Serge Cartellier, Nouche Jouglet-Marcus, Jean-Benoît L’Héritier, Aliénor de Mezamat, Sophie Pernette, Nicolas Thevenot.

Les vagues de Virginia Woolf dans une adaptation théâtrale inspirée - 23 septembre 2016

Par David Rofé-Sarfati - TouteLaCulture.com

http://toutelaculture.com/spectacles/theatre/les-vagues-de-virginia-woolf-dans-une-adaptation-theatrale-inspiree/

 

Six amis sont réunis pour un repas autour de l’absence de Perceval. Leurs voix recomposent le récit de leur propre biographie, de l’enfance à l’âge mûr. Ces monologues intérieurs dont les motifs et les courbes se succèdent et s’entrecroisent, composent la variation continue des Vagues.

 

Percival est-il mort déjà ou est-il encore vivant en route pour les Indes où il mourra, peu importe à nos six amis si Percival est déjà mort ou pas. Car le texte de Virginia Woolf parle d’un déjà là. Du deuil aussi bien sûr.

Les six amis sont réunis autour d’une table entre nature morte et décor bucolique, entre nature bourgeonnante et feuille arrachée condamnée à faner, entre vin vieux et relief de repas fini depuis déjà longtemps. L’ensemble de la scénographie s’axe autour de cette table de fête et de cérémonie d’une cérémonie religieuse où chacun à son tour louera le mort et la vie, dans une homélie et une bénédiction.

Le roman très singulier de Virginia Woolf désarçonna la critique lors de sa parution ; elle inaugurait son style le plus personnel, le plus lyrique, un style tendre et triste, un style élégiaque et mystérieux. Le roman alterne du narratif et du poétique, de l’aveu intime avec de la nature décrite telle qu’elle décrit par retour comme poésie et comme muse de l’écrivaine et le présent et le passé dans une description hors temps.

Le génie de l’adaptation de Pascale Nandillon et de Fréderic Tétart consiste à l’emploi de vidéo en direct, captation opérée durant la représentation par Tétart lui-même et projetée fond de scène. Très loin du ratage des Damnés de Ivo Van Hove, la vidéo s’inclut dans l’exploit dramatique comme une autre voix, un autre propos, un discours différent, un septième ami. Si la tache semblait redoutablement dangereuse de s’attaquer à l’adaptation du roman ardu de Virgina Woolf, le talent des comédiens, et les choix de mise en scène (pénombre,cadres pliant et dépliant l’espace, vidéo) embrassent l’ambition avec succès. Nous sommes au plus près de la pensée de l’écrivaine, de son combat contre le temps qui passe et contre l’angoisse qui est déjà là. Cette inquiétude de l’auteure comprime l’espace et le temps tandis que le texte ouvre sans cesse au sein d’une extraterritorialité sacrément jubilatoire. Hors champ la respiration régulière et sereine des vagues, pendules du monde.

Une pièce précieuse, à découvrir avant de lire ou de relire Virginia Woolf.

Ubiquité Culture(s) - Brigitte Rémer

http://www.ubiquité-cultures.fr/les-vagues/ - 10 mars 2016

 

(…) « Je n’essaie pas de raconter une histoire, mais il serait peut-être possible de procéder de cette manière. Un esprit en train de penser. Ce pourrait être des ilots de lumière. Des îles au milieu du courant que j’essaye de représenter… » écrivait Virginia Woolf au sujet de son roman. 

Ces éléments de littérature, organisés comme les interventions d’un chœur où chaque récitant est une pièce maitresse, sont rythmés par un important travail de création, visuelle et sonore – dicté entre autre par une caméra in situ qui à certains moments balaye les restes d’un banquet sans convive, sorte de cérémonie funéraire. La mémoire agit, les sentiments se suspendent aux brûlures de la vie, à l’amitié, à la mort. « Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul » énonce l’un des personnages.

Plusieurs plans scénographiques structurent cette chambre des révélations, comme les plis d’un cerveau à travers lesquels les personnages sont en errance : un écran à l’arrière plan, un pan de mur, cette grande table pleine de verres et de carafes, de fruits et de fleurs, qui s’affichent, grossis par l’objectif de la caméra.(…)

On entend ce spectacle comme une petite musique de nuit trouée de présences fantomatiques et poétiques. (…)