Politique du fantôme (3/21)

        Il y a vingt et un ans, j’ai lâché ici une flèche qui est allée se ficher dans le cœur d’une cible. Le moment de cet impact a été le moment particulier d’un mouvement commencé plusieurs années avant et ce mouvement a perduré après que toutes les lumières ont été éteintes et les portes fermées – perduré dans mon esprit, peut-être dans d’autres esprits, dans l’espace peut-être. Je dirais qu’il est possible que ce geste, même après que le mur ait disparu et qu’on ait dispersé les pierres, soit fondateur pour l’espace. Que ce geste a pu donner à l’espace une nouvelle direction. Une musicalité, au sens où l’impact d’une flèche est le fruit d’une chaîne de résonance entre une musicalité de l’être, une musicalité de la corde au moment du lâché et une musicalité de la flèche au moment de l’impact.
      L’impact de la flèche ne résout pas le réel en un point, il rend audible une note ouverte à l’infini devant et derrière l’impact. Cette résonance qui perdure et se noie avec d’autres résonances bien après l’impact, ces résonances qui transitent d’une matière dans une autre, ces ondes fantômes qui brassent en permanence le monde, se perdent ou ressurgissent, font pour moi partie du réel. Ces chaînes de micro événements accrochés les uns aux autres sont des ponts. Des ponts comme ceux que composent les fourmis entre deux points d’accroches sur lesquels passent d’autres fourmis.
      Je suis souvent revenu vérifier en quoi la trace dissoute et disséminée de ce geste pouvait être encore active et ce que je dépose aujourd’hui ici fait partie de cette vérification.

     Le monde danse, sans intention de danser.

     La justesse du tir c’est la justesse d’un mouvement continu et non le point où l’image s’arrête. Cette question du geste, qui prend sa source dans l’infiniment petit de la préparation et va jusqu’à la dissolution des notes dans l’espace fait aujourd’hui pleinement partie pour moi de la question des images. Ce continuum jamais résolu dont on obtient un diagramme exact par l’ensemble des flèches plantées sur un support, je le rapproche de la sensation des seuils qui décident ce qui passe le bord du visible, ce qui s’y éteint, ce qui y transite, et comment les images viennent de l’invisible pour y repartir aussitôt.
     Qu’est-ce qu’un événement ? Un événement ça n’existe pas – un événement c’est la masse des choses présentes qui s’agrègent un instant dans nos cadres de perceptions. Je dirais qu’il n’y a pas d’un côté l’image et de l’autre le seuil, mais seulement le seuil, et que la question pour moi de faire des images est toujours de parvenir à rendre visible un passage de seuil, et non de représenter quoi que ce soit. La question de la mort des images m’obsède, sans répit. Une image est un mouvement. Tout les instants sont un des instant de l’image. Je suis devenu incapable de faire la différence entre ce qui relevait de l’image et ce qui n’en relevait pas. J’écris pour essayer d’aborder la même question sous un autre angle. Aussi bien du son. Du corps. Du mouvement. De la lumière. Des situations. Ce qu’on appelle le hasard, qu’on pourrait aussi bien appeler la disponibilité.
     Une résonance fantôme va du cœur d’un objet au cœur d’un autre et transite dans l’ensemble des courants en mouvement. Des cloches. Des ondes résiduelles, donc des étoiles et des temps, de l’Histoire, des visages qui brillent par leur absence. Quelqu’un coupe du bois. Au carrefour le cheval tombe. On fait un feu. Si l’un dort et que l’autre l’appelle, le dormeur pourrait s’éveiller. Ou bien il rêvera d’autre chose.

     Parfois je suis parvenu à résoudre cette question de la visibilité dans des objets. J’ai souvent craint de capitaliser ce que j’avais trouvé. Il me semblait qu’il fallait continuer à rater quelque chose pour être au plus près d’une forme d’improvisation.

     Un ronin qui ne sait faire qu’une seule chose n’est d’aucune utilité au Daimo. Voilà le genre de phrases qui ont marqué mon enfance, quand mon esprit penchait déjà vers la radicalité zéro, le sans-effort, à s’accorder à la course des choses du monde, le tao, le zen et le monde mortifère des guerriers japonais. Ne pas répéter la forme du kata, mais être disposé en permanence à la réaction.

Se préparer était devenu une forme d’art.

Être dissident de tout, y compris, et surtout, de soi-même.

Il produit sans s’approprier,
Il agit sans rien attendre, son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas.
Une fois l’œuvre accomplie, retires-toi : telle est la loi du ciel.


     Je continue d’espérer apparaître et disparaître en même temps, que la dématérialisation soit le mouvement que je sois parvenu à matérialiser. Faire un trou, travailler en creux, pour que le reste remonte. Des puits, des yeux. Une chose impossible à voir est fascinante à représenter. Un noir infini. Une transparence. Une absence. La sensation d’une absence.
Pour faire une image il faut revenir – revenir est un long voyage.

     Le temps connaît des migrations – il ne se déplace pas sur une ligne, il évolue dans un bain de temporalités qui se côtoient simultanément et qui sont infiniment disponibles.
     Ce qu’on appelle le présent est un carottage artificiel dans la multiplicité des temps à l’œuvre à un certain point. Ce que nous respirons, c’est la poussière de l’Histoire, les reliefs que nous foulons et les frontières que nous traversons sont composés par des morts, la lumière qui nous éclaire, c’est la lumière de l’Histoire. Nous voyons les visages sous une ampoule vieille de trois cent mille ans. Nous regardons du passé. Il n’y a aucune différence entre une étoile et un visage. On s’égarerait dans des problèmes physiques de distances et de masses, donc de micro-déformations de tous les jours dont la société ne veut pas entendre les implications parce qu’elle s’arrange autrement avec la séparation des corps et des identités. Je crois qu’il n’y a pas de distance et qu’il y a une distance infinie – il y a une absence infinie de distance parce qu’il n’y a pas de seuils séparés, mais une infinie continuité de seuils qui se touchent, c’est-à-dire une infinité de transparences superposées.
     Le présent est profond. L’espace est poreux.
    C’est une façon de penser le monde en terme d’espace plutôt qu’en terme de territoires ; d’ouverture et d’organicité plutôt qu’à partir de ses verrouillages ; le temps est un matériau ouvert.


    Réveiller les morts n’est pas qu’une métaphore. Nous sommes comptables du passé, non par culpabilité mais par amour, nos frères et nos sœurs sont tout proches, nous les touchons et nous rêvons d’eux. Les morts informent les vivants des routes, nos esprits éclairent des ruines pour discerner quelque chose dans le fatras accumulé des berges. Vivants ou morts, nous affrontons des monstres qui cohabitent avec les vivants, que les vivants convoquent, invitent à table et ré-installent sans cesse sur le trône. Cela au moins n’est pas la fantaisie d’un esprit égaré en mal d’objets, mais une certaine lucidité quand au continuum, à la ré-émergence des phénomènes, une lucidité quant aux cycles et aux pratiques de convocation morbide de la catastrophe. Donc à la responsabilité historique et politique.

     Si le  passé nous influence, nous pouvons influencer le moment présent en éclairant d’autres figures que des Sauveurs et les Diables. Contre ces invocations morbides de passés qui ne meurent jamais, il faut opposer d’autre invocations qui font des trous dans le tissu de l’espace où la vie peut respirer. Il faut écouter les morts et porter leurs questions, tendre le visage en avant et avoir un pied qui explore le tissu du contemporain. Avoir un pas d’avance, c’est goûter la situation qui vient, sentir où s’oriente le monde, et en proposer une image ou un geste intuitif ou analytique qui est le miroir déformé renvoyé à la société. Une politique du fantôme tirerait les conséquences d’un certain nombre de réalités observées.
     Par exemple qu’il n’y a pas d’un côté l’objet et de l’autre le sujet, l’action et le témoin, l’espace et les corps, Soi et l’Autre, qu’il y a quelque chose qui ne peut se penser qu’extérieurement.

    
     Faire un geste c’est avant tout préparer l’espace. L’espace se prépare comme on s’éclaircit la voix, c’est un acte physique, concret.
Un geste même discret, même invisible au milieu de la foule, peut servir, peut aider à transformer le cours des choses. En quoi la qualité de l’air s’en trouve changé ? Qui s’en aperçoit ?

    Ce geste, peu importe qui le fait venir, du moment qu’il est porté. Il advient car il doit advenir, parce que l’époque le requiert ou l’appelle. La coagulation des désirs, des pulsions, des rythmes et des fantômes qui hantent une société accouche de formes cristallisées et de mouvements particuliers qui sont dédiés à l’époque. Dédiés à l’époque, ils prennent leur source dans des archétypes, et ces fondamentaux vivants sont leur force. Ces formes qui brûlent rassemble la communauté autour des feux, comme autour d’un théâtre d’ombres avec lesquelles on joue. Si quelqu’un se plante sur un point et ouvre la bouche en conduit, on entendra peut-être quelque chose de la Tragédie.
    Peu importe qui danse, du moment que quelqu’un danse ce qui doit être dansé. Et lui ou elle aura avec ça sa manière à lui ou à elle de le danser et nous nous réjouirons qu’il ou elle ait eu l’intuition que c’était le bon moment pour le faire. Peu importe si nous ne sommes que dix pour le voir. Le bon moment pour le faire est légèrement en avance sur ce qu’on pense être le bon moment.      Quelque chose décide pour nous – ce quelque chose n’est pas au-delà de ce qui est présent.

     Quand commence la danse ? Aussi bien : quand s’arrête-t-elle ? Et n’est-ce pas aussi important avant qu’après ? Et n’est-ce pas aussi important qu’il ne se passe rien ? De quoi la situation a-t-elle besoin ?
     Un creux naît de ce que quelqu’un se prépare à faire quelque chose ; et se préparant, il l’a déjà véritablement commencé et activé.  

      Au fond les choses sont très simples : il y a une activité.

    Quelqu’un se lève. Qui se lève ? Et peut-on rester debout à proximité sans risque ? Ce qui se lève est peut-être une dissidence ancienne - et la danse est peut-être l’espace et la respiration de cette dissidence, qui si elle ne s’exprimait pas dans le mouvement, serait peut-être violemment asociale.
     Aucune affirmation de soi dans ce mouvement, car quelqu’un s’est comme absenté, mais la situation requiert naturellement que quelqu’un se lève. Son corps n’apparaît en creux que par une différenciation subtile de ses contours par l’extérieur, sa capacité à les rendre soudainement flottant qui amène l’attention à considérer ce qui l’environne – à faire attention justement. On pourrait dire que son corps s’absente, qu’elle est une absence – mais elle n’est absente que parce que la totalité de son être habite les  figures, instants après instants. Il n’y a personne. Ça n’est pas personnel.
     Quelqu’un se lève.
    C’est peut-être parce qu’elle crée ce trou et ce décentrement que tout le reste remonte, est mis en relief et éclairé. On dirait que ses gestes procèdent d’une connaissance spécifique, d’une technique de détourage de la situation, de l’espace et des contours qui fait qu’à présent on perçoit mieux. Ces gestes ne figurent rien, ils donnent de la perception. La totalité du monde l’accompagne et est accompagnée. Et cette confiance dans le déroulement du monde n’est peut-être possible que si le projet de lutter seule contre lui à été abandonné, afin d’être, non plus dedans, mais avec.
D’ailleurs où s’arrête le monde ? Et si le monde n’était pas à l’extérieur ? Et quelle différence cela peut-il bien faire si tout est grand ouvert ?
    Danse nomade, nomadisme sans étendards, nomade par nécessité de successives adaptations. Nomadisme des centres sur lesquels on s’attarde pour sentir la chaleur des figures qui les ont habités et qui font des creux magnétiques enterrés dans le sol, qui sont en fait une mémoire extérieure, des fondements anciens, des ombilics, des spirales, des aimants grâce auxquels la danse se dirige.
     C’est pour tisser que le corps s’absente. Le corps est un support, les flux qui passent sont plus vastes et ont des mouvements filandreux de marées dans lesquels le corps entre et tisse pour se diriger. Le corps est vide pour laisser passer des fleuves qui remontent et qui font remonter d’autres corps dans ce corps-ci. Les figures vivantes ne remontent qu’au prix d’un lâcher-prise et d’une dissolution du Soi. Quelque chose dans le devenir de cette danse, de cet art, passe par le fantôme. Un fantôme est un seuil et un point de passage. C’est à ce prix qu’il fait revenir des gestes jusqu’à nous. Ce qui revient n’est pas de l’ordre du souvenir.

     Si on reste encore un peu après le spectacle, on peut sentir comment le grain de l’air a été perturbé. Offre-t-il à présent davantage d’espace à ceux qui sont rassemblés là ?


                                                                                                                       *


     Un art politique n’est pas nécessairement un art qui intègre la grammaire, les objets ou les signes du politique. C’est en tant qu’il rafraîchit une sensation, un espace, une circulation, en tant qu’il provoque une situation commune, qu’il peut rendre dicible une rêverie ou révéler une perception qu’il est politique – celui qui l’effectue peut choisir librement de le rendre visible ou invisible.
     Nous avons le devoir du nouveau et de porter les questions au-delà de nous-mêmes, c’est notre façon de rendre hommage à ceux qui ont ouvert des routes, indiqués des champs à explorer. Et la question de nos objets est moins celle de leur beauté que de leur capacité performative et disruptive.
    C’est donc ce qu’on pourrait appeler une pratique magique.



     Il est très difficile d’expliquer dans une autre langue, pour autre culture, ce qui fait qu’un lieu est sacré.



Frédéric Tétart, esbat, Tours/ 28 juin 2013 – frederictetart@orange.fr