Politique du fantôme (2/21)

          Le capital tente de nous convaincre qu’exister, c’est avoir une identité circonscrite et qu’il est impératif pour bien exister de parvenir à définir clairement son identité – d’en détecter les particularités qui nous rendent absolument originaux. « Accepter ce que nous sommes » et s’évertuer à en reconnaître les frontières et les aspirations semble être l’essentiel de ce à quoi il faut se consacrer pour trouver le bien être et le bonheur. En fait, cette identité circonscrite est d’abord ce dont le capital a besoin pour adresser à chacun les messages et les produits schématiques qui lui correspondent. En encourageant chacun à faire l’expertise de son originalité, le tour du propriétaire et l’arpentage obsessionnel de son Moi étriqué, le Capital assigne à chacun une place à part sur le nuancier des identités disponibles auxquelles correspondent les produits disponibles.

          Pendant que le capital invite chacun à fixer définitivement ce qu’il croit être, à statufier l’image de soi dont le capital à besoin pour lui vendre des produits, perdure une communauté de gens sans visages, aux contours flottants, ouverts, qui établissent des échanges invisibles continus. Le travail de cette communauté sans programme et sans organisation consiste à capter les fréquences du monde pour en proposer une traduction intuitive ou analytique sous forme d’images ou de gestes, de nouvelles propositions perceptives. J’appelle les membres de cette communauté des fantômes, et l’ensemble des gestes et des propositions perceptives dont ils se font les porteurs leur politique.



      A l’activité du Capital il importe de s’opposer aujourd’hui pour plusieurs raisons :

- les propositions de devenirs nouveaux et révolutionnaires lancés hier par les peuples, les époques et leurs artistes font aujourd’hui partie de n’importe quel pack de communication. Ils servent à distiller l’illusion que l’art et la vie se sont enfin confondus, que l’art maintenant assimilé intensifie la vie et que cela est la grande révolution esthétique en cours.
- Cependant on célèbre John Cage comme on célèbrerait Mozart ou Strauss, c’est-à-dire comme un produit culturel sans conséquences dans l’espace social. Cage est la figure un peu exotique, minimale et rigolote qu’on cantonne au strict espace musical, sans considérer ce que cette musique implique artistiquement, socialement, politiquement, psychologiquement. Nous écoutons dans un calme respectueux les quatre minutes trente-trois de silences qui devaient renverser l’écoute et nous refermons les bords de notre écoute à l’entrée et à la fin de l’exécution de la partition.
- Nous avons intégré qu’il valait mieux travailler sur les processus plutôt que sur les formes, mais nous enfermons les processus dans des objets clos. Cette limitation procède d’une peur de perdre la figure de l’artiste en perdant la permanence des formes. Cette peur empêche les mouvements d’échappées que pourraient générer les processus de connaître leurs entiers déploiements.
- Nous célébrons à notre manière quotidienne une forme abâtardie de Situationnisme où la dérive psycho géographique et les appels aux situations construites d’hier s’est transformée en un vague tourisme urbain où l’enjeu ultime est de dénicher le resto thaï, la brocante ou le quartier typique, à Paris, à Lisbonne, à New Delhi, de faire une rencontre, baiser, pourquoi pas.
- Nous réalisons consciencieusement l’oracle de Warhol par chaque brèves minutes de sacre télévisuel à la porté de tous, qui donne à tous l’illusion que chacun est légitime au système.

      Hélas, le système ne légitime personne, il se contente de faire du gras sur le dos de la pauvreté et du spectacle sur sa souffrance – cette souffrance de l’être par laquelle le Capital se fait le metteur en scène de nos empathies et de nos catastrophes.

      Le Capital n’aime rien tant que de mettre en scène la catastrophe à laquelle nous assistons en spectateurs informés mais médusés, sensibles et sans recours.

      La catastrophe n’est pas l’accident d’un moment du Capital, c’est sa forme et son scénario. La catastrophe est conforme à son image narcissique suicidaire, le grand banquet mélancolique de l’Occident que nous sommes tous conviés à regarder derrière une vitre ou un écran de fumée. Nous y servons, au mieux, de figurants, au pire, de chair à canon lorsque nous cherchons à accéder à la table. Ce grand banquet dégueule de formes en fusions, jouit, explose, brûle sans cesse des formes – et quand notre visage reçoit les cendres encore chaudes d’événements auxquels nous n’assisterons jamais, on nous dit que ces cendres sont des images. Pompiers pyromanes, Médecins psychopathes qui jouent le monde, nous offrant en contrepartie l’illusion de faire partie des joueurs, c’est-à-dire des créateurs ou des demi-dieux. Cette société-artiste où chacun est acteur de sa propre vie est la contrepartie symbolique des subissements dont chacun est en réalité victime. Raconter ses malheurs à la télévision est la séance de rattrapage de cette usine à icones qui recycle aussi le pathos. L’image nous octroie l’honneur d’occuper un instant le trône de la Star ou la trace encore chaude des fesses de l’homme-qui-peut.

      Dans ce mixage des statuts, l’Art, en tant qu’activité particulière, est une  chose désuète, bonne pour les puristes et les rêveurs. Pire, elle est présentée comme le réflexe d’une classe d’aristocrates mourants qui cherchent à sauver leurs titres. La créativité du monde de l’entreprise est devenue le nouveau mot d’ordre qui dissimule l’asservissement. L’Art à trouvé son application concrète dans le design des berlines et les musiques d’ambiances des ascenseurs.  Il suffit d’acheter ou de participer pour se venger enfin des hiérarchies et des institutions, des chasses gardées ancestrales qui avaient exclu le travailleur du luxe de la création et du savoir.
En définitive, le capital a intégré qu’une mince particularité sépare le geste quelconque d’une œuvre d’art, que cette mince particularité tient dans la capacité de ce geste quelconque à entrer dans le système de visibilité des marchandises. Fort de ce constat, le Capital a achevé d’inverser les termes. Si l’Art c’est le marché, alors le Marché c’est l’art. Le Capital s’autoproclame ainsi l’intercesseur d’une fausse révolution, fort d’un espace de visibilité contrôlé, qui redonne aux quidam la possibilité de faire culture, pouvoir que les classes dominantes lui avait interdit. La question du talent, déculpabilisée, a été résolue par quelques cabrioles d’adolescentes anorexiques ou par n’importe quel sosie de n’importe quoi. La surexposition numérique permanente des narcissismes a démultiplié le chant de Tous artistes ! et Le banal est sublime ! , repris en boucle par les musées, les plasticiens et les chorégraphes. L’institution s’est lancée dans la course en plaçant l’amateur au centre de toutes les attentions.

 


       On pourrait s’en féliciter si on voyait à l’œuvre dans les images, les attitudes, les danses et les chants que cette réalité pop nous propose des devenirs nouveaux, et autre chose dans les modalités d’exposition télévisuelles qu’une diffraction du porno sur tous les corps exposés, une logique de snuffmovie cherchant à enregistrer la larme où à fixer la mort en direct. On pourrait se féliciter de cette dissolution générale des statuts vers un ambiançage généralisé, si ce réel ambiancé était autre chose qu’une vaste braderie des réels et des rêves, tendance zen, érotique, exotique ou sauvage. On participerait à la joie générale si la créativité et l’intelligence de tous trouvait dans le contexte de nos sociétés contemporaines l’espace de déploiement de sa sensibilité et de sa libération. Or on est bien loin d’une telle anarchie animée par la bienveillance.

        Au lieu d’une révolution des contextes, l’étau de cette société-artiste se resserre. Le nationalisme et la peur ont conquis le terrain, on contrôle l’Etranger et l’Etrangeté tout ensemble. Et s’il advenait que, toute entière, une telle société d’aspirants déplace brutalement ses centres de perceptions, devienne hyper-sensible au point de questionner le travail, les effets de la libéralisation sur les tiers-mondes, le pouvoir de l’argent et les rapports de brutalité qu’il génère, ces mêmes sociétés se dépêcheraient de mettre fin à ce vent de folie en le réprimant dans le sang. La liberté mise à nue n’est pas la bienvenue, non plus que le désordre.

        Au contraire d’une société où chacun dissoudrait ses gestes pour le bien commun, l’individu est poussé à l’individualisme et l’espace commun spolié par une logique de lobbying. Chacun, comme minorité particulière, soutire les droits dont il a besoin pour exister selon ses schémas personnels. L’espace des libertés collectives est le théâtre d’une privatisation par chaque liberté individuelle, l’espace public un jeu subtil de frontières où le droit remplace la relation. Ce déchirement de l’être et de la communauté est le produit d’une individualité elle-même déchirée. Cette individualité déchirée contemple l’horizon bouché de ce qui la constitue et surveille les frontières de son identité, terrifiée par ce qui pourrait la faire imploser, la contaminer ou l’envahir. Cette individualité est le produit d’une idéologie à l’œuvre où l’Autre, le Monde Extérieur et l’Autre-en-soi-même sont une menace permanente et généralisée.

           Il y a une limite à l’émancipation. Cette limite c’est celle de l’autonomie, donc de l’égalité, donc de la justice. C’est celle qui empêche l’autonomie alimentaire, économique et politique. Les publics restent les publics, les artistes des artistes, les clients des clients et, à de rares exceptions, on ne voit aucune nouveauté organisationnelle de fond dans tout cet Entertainment participatif. Il y a ceux qui organisent et il y a ceux qui participent, ceux qui ambiancent et ceux qui sont ambiancés, ceux qui parlent et ceux qui sont parlés, ceux qui tiennent la caisse les autres – ce ne sont pas les mêmes – et si cela arrivait, ce serait plus risqué politiquement mais plus intéressant. Les artistes attisent la créativité des banlieues pendant que les associations de quartier crèvent et on ne consulte toujours qu’à moitié les premiers concernés d’un projet local. Il faut vivre le beau, à condition de bien se tenir, dans un monde où l’espace public appartient à  ceux qui le gèrent et où les projets de société se fracassent contre la peur des foules.
            Car combien d’amateurs, combien de citoyens s’émancipent, de façon fulgurante, en lâchant tout du jour au lendemain pour devenir artiste ?  Et le voudraient-ils, ne viendraient-ils pas s’écraser sur la masse grandissante des artistes précarisés par des subventions publiques en berne ? Quel étrange paradoxe, n’est-ce pas ? Notre société veut-elle réellement que des millions de citoyens et d’enfants quittent le travail et les écoles du jour au lendemain pour faire de la peinture, du chant ou de la danse ? Que deviendrait toute cette créativité si elle venait à dépasser les bornes du compensatoire ? Que deviendrait cette liberté si elle devait connaître des moments de dissidence (qu’on enferme), de critique sociale (qu’on surveille), de perturbation (qu’on craint), ou de folie (qu’on carcéralise) ?

           Admettons comme le marché le prétend, que l’art se soit confondu à la vie : quelles questions, quels mouvements agitent cette vie, quelles limitations la contraignent, quels pans de la réalité sont exclus du spectacle ? Si l’espace rituel de la galerie ou du concert a explosés, quelle est l’étendue du cadre ? Si le cadre s’est réellement étendu, s’il touche l’ensemble des réalités sociales, comment se fait-il que nous ayons si peu de prises sur cette situation catastrophique ? La tendance à faire sortir l’art dans l’espace public, le temps de manifestations culturelles contenues dans le temps et l’espace suffit-elle ?


                                                                                                                    *

          Notre société est fascinée sa destruction autant que par son désir de métamorphose et cette destruction est le spectacle qu'elle s'offre à elle-même. Nous finissons les spectacles, les expositions, les images, nous voudrions finir l'Histoire et le monde et qu'un Sauveur fasse entrer les justes dans une nouvelle ère.
          Ces mouvements de société et ces appels à l'Apocalypse, nous les connaissons assez pour y prêter une attention inquiète - ce sont les mêmes, il y a un siècle qui ont accouchés des avant-gardes et des totalitarismes.



             Jean Oury, co-fondateur de La Borde, dit : « Il faut soigner l’ambiance ».
            Soigner l’ambiance c’est nommer la redistribution d’une thérapeutique de tous par tous, une thérapeutique indifférenciée, invisible, au sein d’une collectivité soucieuse du bien-être de chacun de ses membres.
            Soigner l’ambiance, c’est rappeler qu’il faut être au moins deux pour être fou. C’est indiquer qu’il n’y a pas d’un côté des fous et de l’autre des soignants, qu’il y a aussi des ensembles et  des structures, qu’il faut prendre soin simultanément des patients, des médecins et de la structure et observer sans relâche quelle pathologies ces ensembles génèrent et quelle prise de conscience ils doivent réaliser pour que les choses aillent mieux. Soigner l’espace du  commun. Renverser l’écoute.
           On se trompera toujours si on pense que seul le spectateur devrait connaître des éveils, modifier sa perception ou son intelligence des choses. Le spectateur n’est pas un malade ou un ignorant de la sensibilité. Personne ne sait d’où un spectateur ressent. Il n’y a aucune séparation entre le danseur, le contexte et le témoin. Ils interagissent, ils se tiennent, ils émergent de lignes d’intelligences invisibles et tissent au-delà des moments où ils se croisent d’autres lignes d’intelligences. Ces interactions et ces porosités font pleinement partie de ce qui fonde un mouvement.


Frédéric Tétart, esbat, Tours / 28 juin 2013 – frederictetart@orange.fr